11/04/2010

2.1 Manuel Abramowicz (2)

HONNEUR A EVOLA

Si la réhabilitation d'un certain passé se réalise de manière subtile dans des ouvrages de bandes dessinées, c'est surtout autour d'asso­ciations et de publications littéraires que cette manœuvre idéologique se produira. Inconnues du grand public, elles développent des ramifica­tions et des confluents non négligeables au sein de la périphérie des "écrivains de droite" et de leurs lecteurs. Objectif : réhabiliter, entre autres, la mémoire des auteurs bannis durant l'épuration pour faits de collaboration. Mais surtout accuser la démocratie de les avoir condam­nés. Ce sont des revanchards, n'ayant jamais oublié l'humiliation de la défaite de 1945.

Onze ans après la Libération, une revue intellectuelle fut fondée en Flandre. Elle se nomme Dietsland-Europa et s'inspira de Défense de l'Occident de Maurice Bardèche. L'un des fondateurs de la nouvelle publication flamande, Karel Dillen (son rédacteur en chef jusqu'en 1975), fut en 1952 le traducteur en néerlandais du premier livre négationniste de Bardèche

 

Les initiateurs de Dietsland-Europa, comme les rédacteurs de Défense de l'Occident, s'inspirèrent d'un certain passé historique. Karel Dillen est un inconditionnel de Rudolf Hess et sa revue se revendique alors du solidarisme, un des leviers de la collabo­ration flamingante. Ce périodique doctrinal - édité par les nationalistes de Were Di - publia en 1985 un numéro spécial consacré à l'œuvre et à la personne de Julius Evola (1898-1975), un théoricien raciste italien proche de l'idéologie de la SS et qui resta actif après la guerre. Idéologue du courant "traditionnaliste-révolutionnaire", il devint une référence des nationalistes ethno-centristes purs et durs. Des articles du numéro de Dietsland-Europa, publiés dix ans après le décès du baron Evola, furent écrits par le sociologue flamand Piet Tommissen, l'un des premiers animateurs de la Nouvelle Droite en Belgique, (...)

 

(p.125) MON AMI BRASILLACH...

En 1948, un cercle militant de lecteurs, à vocation internationale, est fondé en Suisse romande afin de perpétuer le souvenir de l'écrivain fasciste Robert Brasillach (1909-1945), proche de Charles Maurras et fusillé à la Libération pour son ralliement au nazisme. Cette association dénommée les Amis de Robert Brasillach (ARB) reçut immédiatement le soutien décisif de Maurice Bardèche, le confrère et beau-frère de Brasillach, auteur en 1948 du premier document négationniste. Des cercles français et belges furent bien vite créés. En 1985, les ARB comptaient plus de 750 membres 9.

Le but de l'association était de "faire sortir de l'ombre l'œuvre de Brasillach" 10. Dans ce sens, un appel fut lancé. Jean Anouilh, Marcel Aymé, Jean de La Varende... y répondirent favorablement. Par la suite, on tenta d'interdire en France l'association et une interpellation parle­mentaire fut faite condamnant l'ARB pour reconstitution de ligue dis­soute (interdit par la Constitution française). Si ce collectif de lecteurs fut rapidement soutenu par toute une série de personnalités "- dédoua­nées d'une quelconque sympathie à l'égard du national-socialisme comme tel, l'association a toujours reçu le soutien militant de groupus­cules et de revues agressivement néo-fascistes racistes (Nouvel Ordre Européen, l'Œuvre française, Rivarol... ) et de la mouvance intégriste (Lectures françaises, Lecture et Tradition, Présent, etc.). Elle bénéficia du soutien du belge Emile Lecerf (NEM), de Benoist-Méchin, de la Maréchale Pétain, de Robert Poulet et de la Nouvelle Droite. En 1985, Bernard Antony, alias Romain Marie, adhéra aux ARB 12. Fondateur du quotidien Présent, Antony est le dirigeant de l'aile intégriste du Front National français. En 1990, l'association rendit un hommage (sous le titre "nos deuils") dans son bulletin de liaison à Arno Breker (le "sculp­teur du führer"), à Pierre Gripari (intellectuel néo-droitiste aux propos antisémites) et à Saint-Loup (ex-SS français, un des idéologues de la Nouvelle Droite).

(p.126)

Le 6 février 1963, la section belge des ARB organisa une soirée de commémoration de la mort de Brasillach. Y étaient présents Maurice Bardeche, l'écrivain belge Pol Vandromme et les responsables du men­suel néo-nazi L'Europe Réelle13. Les ARB ne sont pas les seuls à com­mémorer l'anniversaire du décès de l'écrivain "naziphile". Le Cercle Franco-Hispanique, une officine politico-religieuse française disciple des pouvoirs franquiste et vichyste, organise chaque année à Paris une telle manifestation nostalgique. Des délégations belges s'y rendent régulièrement. Ce fut le cas de l'ancien VMO et du groupe l'Assaut. En 1991, ce dernier y était présent avec un ancien SS collaborateur au mensuel judéophobe Le Choc du Mois, le fils et la femme de Paul Touvier, deux élus du Front National, l'Association Nationale Pétain-Verdun et Pierre Sidos, le leader "antisioniste" de l'Œuvre française.

 

(p.127) BAGATELLE POUR CELINE

 

En 1979, trois admirateurs belges sans bornes de Louis-Ferdinand Céline fondèrent une association publiant La Revue célinienne. Devenant une "amie" de l'association des disciples de Brasillach, cette revue reçut un accueil des plus favorables auprès des cercles de la Nouvelle Droite. Le bulletin du GRECE-Belgique, dirigé par un maurras-sien de longue date, se félicita de l'apparition de La Revue célinienne. En 1982, ce périodique changea de nom, pour devenir Le Bulletin Célinien (BC), un mensuel confidentiel vendu exclusivement par abonne­ment. Tout ce qui est publié, écrit ou dit sur cet écrivain qui cultivait des sentiments judéophobes est mentionné, analysé et critiqué par le BC. Marc Laudelout en devint le dynamique directeur. Cet enseignant colla­bora au Nouvel Europe Magazine. A la même époque, un "LFC Club fut fondé à Liège et diffusa un catalogue Célinien.

 

(p.130) TEL L'AIGLE...

En 1974, une revue du nom d'Altaïr 23 fut fondée par Jean-Pierre Hamblenne, un professeur de religion catholique à Namur, né en 1953, au­jourd'hui proche du culte orthodoxe. Son périodique

de "poésies et tradition" est diffusé en Belgique, en France, en Suisse et en Hollande à environ 250 exemplaires 24. Par la suite, le directeur de cette revue nationaliste mit sur pied les Editions Altaïr, afin de publier divers documents et pamphlets antisémites, intégristes et litté­raires.

 

 

Jean-Pierre Hamblenne fonda en 1983 une seconde revue, intitulée Les Amis de Paul Démulède, diffusée exclusivement en France, et consacrée à l'étude et à l'analyse des écrits littéraires de cet écrivain et homme politique partisan du putch contre le régime parlementaire en France. Paul Déroulède (1846-1914) fut l'une des références mar­quantes, mais peu connue, du nationalisme chauvin préfasciste d'outre-Quiévrain. Le numéro un des Amis de Paul Déroulède prit en exemple l'association des Amis de Robert Brasillach. Les ARB n'hésitè­rent jamais à citer les publications et la "bourse aux livres" de Jean-Pierre Hamblenne. Contrairement au Bulletin Célinien et aux Amis de Brasillach, la sensibilité politique de Hamblenne a toujours été claire­ment revendiquée.

(p.131) Militant d'extrême-droite de longue date, Jean-Pierre Hamblenne fut, en 1975, le responsable de la section belge de l'Union Universelle des Poètes et Ecrivains Catholiques (UUPEC), une officine intégriste menée par Mgr. Ducaud Bourget. Il côtoya la section du Tournaisis du CLAN (Cercle de Liaison et d'Action Nationaliste) à la fin des années septan­te, une structure idéologique influencée par la méthodologie élaborée par la Nouvelle Droite. Membre du comité d'honneur en 1981 de la sec­tion française du CEDADE (néo-hitlérien) avec Maurice Bardèche, Francis Dessart, Saint-Loup,... 25, il écrivit, ensuite dans L'Eveil nationa­liste, l'organe bruxellois du Mouvement Social Nationaliste, d'obédien­ce rexiste pro-lepéniste. En 1984, Jean-Pierre Hamblenne se rapprocha du Parti des Forces Nouvelles, pour s'occuper de la rubrique littéraire de son périodique de presse. Cette même année, le jeune activiste réédita le document Le Mensonge d'Auschwitz, traduit en français par Michel Caignet, l'ancien leader de la FANE et du Mouvement Euro­péen26. Hamblenne ne se limita pas à ce pamphlet falsificateur. Effectivement, dans la collection "L'Histoire vraie" des Editions Altaïr, il proposa en 1987 un opuscule niant le massacre perpétré par les nazis à Oradour-sur-Glane. Il est membre avec G.A. Amaudruz (NŒ), feu Saint-Loup... du comité de parrainage de la revue Militant, du Parti Nationaliste Français. En 1988, les Editions Altaïr éditèrent le manifes­te du Rassemblement d'Action pour la Renaissance Européenne (RARE), animé par des dissidents radicaux de la Nouvelle Droite, dont l'objectif était "l'organisation de la race blanche" et de son "bastion, l'Europe" 27. Jean-Pierre Hamblenne manifesta ouvertement ses sympa­thies pour la revue NS Euro-Forum (par la suite il fut régulièrement cité par L'Assaut, confectionné par des anciens de Euro-Forum ), le Vlaams Blok et les volontaires SS belges partis combattre sur le Front de l'Est.

 

(p.133) EN BON FRANÇAIS

L'extrême-droite est aussi représentée par des férus de textes litté­raires. Ils pavoisent au sein d'associations vouées au culte et à la mémoire d'"écrivains maudits", ceux qui mirent leur plume durant l'occupation au service de l'Ordre Nouveau nazi. Faisant fi de la propa­gande antisémite préparant la déportation vers l'Est et la Solution fina­le, ces auteurs de talent par la force des choses se sont rendus cou­pables, par leur complicité et leur judéophobie, du crime prémédité et collectif. Ceux qui veulent aujourd'hui excuser, amnistier et finalement justifier l'action de ces intellectuels durant cet épisode de la Deuxième Guerre mondiale, à leur tour, deviendront des thuriféraires du racisme politique. Et c'est le cas, puisque nous venons d'observer par l'étude de ces milieux intellectuels la présence singulière et constante d'acti­vistes néo-fascistes, nationaux-socialistes, négationnistes et bien entendu antisémites. Tout ceci, en très bon français...

 

(p.134) 15. Pol Vandromme est l'un de nos plus illustres essayistes et romanciers. Collaborateur journalistique de nombreuses publications grand public, Vandromme, auteur d'ouvrages sur Céline, Drieu la Rochelle, Maurras et du premier consacré à Brasillach, est qualifié d'"écrivain de droite" proche des milieux traditionnalistes. En 1976, il collabora à Item, une "revue d'opinion libre" avec Jean Mabire (spécialiste de la SS), Louis Pauwels (du Figaro, alors lié à la Nouvelle Droite), Jacques Ploncard d'Assac (ex-collabo, antisé­mite notoire), Alain Renault (responsable des Cahiers-Européens, du Front National et collaborateur lui aussi à Défense de l'Occident), Mgr. Lefebvre, Jean-Marie Le Pen... Mais Pol Vandromme est aussi l'auteur de critiques positives concernant des livres sur le génocide juif !

 

(p.135) 13. NOUVELLES CROISADES

La tradition antisémite, et plus particulièrement l'anti-judaïsme, s'exprimait voici peu dans des sermons chrétiens. L'histoire de la Chrétienté est assortie d'étapes s'arc-boutant sur une dérive dogma­tique -officielle- de rejet du peuple Juif. L'obscurantisme est alors à l'ordre du jour. Accusés du meurtre de Dieu, par la crucifixion de Jésus-Christ, les Juifs furent au cours des siècles expulsés et massacrés au nom de la croix. L'accusation de déicide sur le "grand frère" fut mainte­nue jusqu'il y a peu. En 1992, le Pape Jean-Paul II reconnaissait la non-responsabilité des Juifs dans le meurtre du "premier socialiste".

L'Eglise de Belgique, en matière de combat contre le fascisme, est exemplaire. Si le rexisme trouva son énergie de départ dans le monde catholique, très vite ce dernier devint un adversaire catégorique de Degrelle. Néanmoins, durant la guerre, une partie du clergé rejoignit les rangs de l'Ordre Nouveau, à l'ombre de la croix gammée; comme l'abbé Cyriel Verschaeven, continuellement adulé maintenant encore par des officines identitaires en liaison avec le Vlaams Blok. Autre cas, celui du père flamand initiateur de la collecte d'argent en 1985 pour le carmel d'Auschwitz. Accusé après la guerre de collaboration avec l'occupant nazi, il est maintenant soupçonné d'être lié à l'ultra-droite raciste. Son action consiste à christianiser l'image historique du génocide perpétré par le régime hitlérien, à occulter la singularité juive et par la force des choses, indirectement peut-être, à apporter sa pierre à l'édifice des thèses falsificatrices.

L"'Autre Eglise" fut l'honneur de la religion catholique. L'Eglise de la résistance contre le fanatisme politique. Celle qui sauva des milliers d'enfants, de femmes et d'hommes juifs pourchassés par les nazis et leurs lâches complices locaux. Des prêtres, des scouts, des religieuses et des paroissiens, au péril de leur vie, ont sauvé celle des victimes de l'idéologie raciste d'Hitler. Sans eux, le prix payé par le peuple juif aurait été bien plus terrible. L'action de Paix de toutes ces personnes ne pourra jamais être oubliée par leurs protégés et leurs descendants.

Mais les thèmes xénophobes (contraires à la Bible) pénètrent le monde catholique. En France plus particulièrement, puisque 25 % des catholiques pratiquants étaient prêts à voter en 1992 pour le Front National ±.

 

(p.143) L'intégrisme catholique enduit d'un vernis judéophobe et anti­judaïque est bel et bien récurrent, comme nous venons de l'étudier par cette radioscopie, mais son profil minoritaire -marginal- est caractéris­tique. Les antisémites chrétiens sont des racistes virulents, des parti­sans d'un pouvoir totalitaire, d'une Eglise isolationniste, des adver­saires de l'ouverture religieuse et de la diversité culturelle. Ce sont des "modernophobes". Par peur de l'évolution humaniste, ils rejettent l'Autre. Leur prochain...

 

(p.150) L'anti-judaïsme, synthétisé au rejet de la civilisation judéo-chrétien­ne dans son ensemble, des néo-païens et des nationaux-chrétiens inté­gristes est un avatar de plus (et un des premiers !) de l'antisémitisme moderne. Outre sa filiation au sein même de la doctrine philosophique SS, le paganisme germano-Scandinave raciste instrumentalisé par la (p.151) myriade d'organisations néo-nazies se rassemblant bi-annuellement afin de fêter les solstices est également vénéré par la Nouvelle Droite.

Cette religiosité politique s'alimente d'aspects anti-juifs complémen­taires, puisque beaucoup de néo-païens sont séduits par les autres cré­neaux antisémites. Ainsi, Le Partisan Européen (éditant le supplément Combat-Païen ) mettra en cause "... les mythes résistancialistes et exterminationistes sur lesquels s'appuie l'ordre établi (...) en Europe occidentale depuis 1945..." 6.

Les familles de l'ultra-droite révolutionnaire, conservatrice, contre-révolutionnaire, chrétienne, laïque ou païenne boivent en général l'eau de la même source...

 

 

 

14:05 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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