11/04/2010

Simenon: anti-Semitic

In : labraiselg.blogspot.com/2009_05_01_archive.html

 

jeudi 14 mai 2009

Simenon : des penchants de droite ?

Pêché de jeunesse?
En 1920 Simenon a une rubrique fixe « Hors du poulailler » (de novembre 1919 à mai 1922), puis « Causons » (du 9 mai au 10 décembre 1922) dans « La Gazette de Liège », sous le pseudonyme Monsieur le Coq ou Georges Sim. dans ce cadre il publie, entre le 9 juin et le 13 octobre 1921, quinze articles sous le titre « Le Péril juif». Les sept premiers papiers paraissent de façon anonyme, mais les huit suivants sont signés « Georges Sim » et, à partir du dixième, leur auteur substitue avec franchise le je au nous.

Elles consistent souvent en des citations des Protocoles des Sages de Sion. Ce faux tsariste est largement popularisé aux Etats-Unis par Henry Ford. Sim cite le «banquier juif anglais » Ricardo et le « Juif allemand » Karl Marx comme les inspirateurs d’une « internationale de l’Or et du Sang ». Il est dans la droite ligne d’une tradition catholique belge qui entretenait un antisémitisme quasi institutionnel. L'intégralité de ces articles a été rassemblée par l'historien J-C Lemaire, dans « Simenon, jeune journaliste, Complexe, 240 pp., 2003). Lemaire a aussi un site internet intéressant. La biographie d’Assouline pompe d’ailleurs joyeusement et abondamment à cette source. Dans ‘Quand j’étais vieux’ Simenon écrit : « Hitler a dû parler des Juifs comme j’ai parlé mardi des staphylocoques dorés, parce qu’on lui demandait d’en parler et que, en apparence, c’était un bon sujet. Je suis persuadé qu’il ne se doutait pas qu’on le forcerait à y revenir et, en fin de compte, à tuer je ne sais combien de millions d’Israélites » (Didier Pasamonik, « J-C Lemaître, Simenon jeune journaliste, un anarchiste» conformiste » dans Regards, Editions Complexe)
Dans « crime impuni » de 1953, il réduit à ‘quelques dizaines de milliers ‘ d’individus les victimes de la shoah (JC Lemaire isbn 2-87027-952-3 1000-00237468-6 p55).
Danielle Bajomée directrice du "Centre d'études Georges Simenon" de l'Université de Liège parle d’une série de 17 articles pugnaces, radicalement et effroyablement antisémites... Pour Simenon, les Juifs sont souvent banquiers ou diamantaires, ils ont le nez crochu, les cheveux crépus et dégagent une odeur désagréable."
Extraits « Le Péril juif» signés par Sim(enon) :
- "Tout se tient, tout se précise dans ce mouvement néfaste qui menace le vieux monde : les Juifs, dans leur rage de destruction et aussi dans leur soif de gains, ont enfanté le bolchevisme. L'Allemagne s'en est servie pour affaiblir et réduire à merci un ennemi gênant..."
- "Les Catholiques seuls ont gardé leur indépendance et, avec les patriotes clairvoyants, ils restent les ennemis de l'idéal juif."
- "Ainsi, la pieuvre juive étend ses tentacules dans toutes les classes de la société, dans toutes les sphères où son influence ne tarde pas à se faire sentir. Et il en sera ainsi jusqu'à ce que le monde se décide enfin à réagir. À moins qu'alors, il ne soit trop tard."

 

Plus tard, Simenon présente ces articles comme un pêché de jeunesse. Dans une lettre adressée à Jean-Christophe Camus le 6 septembre 1985 : «Les deux ou trois articles que j’ai écrits sur Les Sages de Sion ne reflètent nullement ma pensée d’alors ni d’aujourd’hui. C’était une commande et j’étais bien obligé de l’accomplir. À la même époque, parmi les locataires polonais et russes de ma mère, il y en avait plus de la moitié de juifs avec qui je m’entendais parfaitement. Toute ma vie, j’ai eu des amis juifs, y compris le plus intime de tous, Pierre Lazareff. Je ne suis donc nullement antisémiste [sic] comme ces articles de commande pourraient le laisser penser » (Jean-Christophe Camus, Simenon avant Simenon. Les années de journalisme (1919-1922), op. cit., p. 7).
La Gazette de Liège dénonce le "sémite Blum"
Ceci dit, le problème n’est pas l’individu Simenon. La Gazette de Liège (aujourd’hui La Libre) était un journal influent, très proche du parti gouvernemental. En octobre 1936 encore la Gazette de Liège dénonce le "sémite Blum" et "l'équipe de métèques"qui dirige la France. Elle sera l'un des nombreux journaux conservateurs à reprendre les listes de Juifs haut placés publiées dans le journal d’extrême droite Gringoire.
Nous retrouverions d’ailleurs
les mêmes positions antisémites dans les textes du grand leader socialiste Destrée, si l’Institut du même nom n’avait pas soigneusement “épuré” les éditions actuelles de ces textes. Un nettoyage tellement bien fait qu’en 1995, la révélation de l'historien de l'ULB Jean-Philippe Schreiber fit l'effet d'une bombe : Jules Destrée a été un antisémite convaincu.
Sur l’antisémitisme de Jules Destrée et d’Edmond Picard, lire : SCHREIBER, Jean-Philippe : « Jules Destrée, entre Séparatisme et Nationalisme » (pp. 243-254), in MORELLI, Anne: « Les grands mythes de l’Histoire de Belgique de Flandre et de Wallonie », éditions EVO-Histoire, Bruxelles, 1995.
Ce “bagage intellectuel de l’époque” n’est évidemment pas une raison pour minimiser ces points de vue. D’autant plus qu'il y avait bien à l’époque des tendances politiques qui combattaient activement l’antisémitisme. Ironie de l’histoire: c’étaient surtout les bolcheviques qui ont évacué, ensemble avec le tsarisme, une tradition séculaire de pogroms contre les juifs. Justement ces bolcheviques que Simenon met sur le même tas que les juifs …
Simenon « persiste et signe » : Simenonlieu en de affaire Stavisky .

Dans son travail journalistique, Simenon reste bien sur une orbite de droite.
Fin 1933 Simenon se met dans la peau de Maigret, dans le cadre de
l’affaire Stavisky.
Cet escroc est un juif russe naturalisé français. Il est démasqué et se suicide. Quelques mois plus tard, le chef de la section financière du Parquet de la Seine, qui dirige l’enquête contre Stavisky, se suicide aussi. L’extrême droite profite de ces scandales pour déstabiliser le gouvernement et suggère qu’il s’agit d’assassinats. Simenon veut prouver ça aussi, et commence une enquête personnelle qui paraît en feuilleton au Paris Soir. Simenon n’arrive pas à prouver ses accusations; cette enquête lui mérité le surnom ‘Simenonlieu’. Cette campagne de haine débouche sur les émeutes antiparlementaires du 6 février 1934, avec15 morts et 2000 blessés. Le Syndicat des Journalistes fait une enquête sur les accusations comme quoi des fonctionnaires de la PJ et de la Sûreté auraient participé directement à l’enquête de Simenon
(Simenon, par Pierre Assouline, Julliard 1992).
Cette même année, Simenon entreprend un vaste tour d'Europe qui l'amène en Allemagne (où il croise Hitler dans un ascenseur), et en URSS. La rencontre dans un ascenseur lui donne assez de matière pour faire un article où il prétend avoir rencontré Hitler quatre fois au Kaisershof, quatre jours avant l’incendie du Reichstag. Ceci dit, son esprit de détective ne l’a pas lâché. Il explique comment Hitler et Goering ont tout mis en scène pour avoir un prétexte pour lancer la répression contre les communistes.
Ce détail est expliqué dans
«Voyages dans le Reich» d'Oliver Lubrich, un recueil de textes écrits par des écrivains et des journalistes occidentaux qui se sont trouvés en Allemagne entre 1933 et 1945. Simenon a déjà tout compris du régime et de son chef : «Hitler les a remis dans le rang. Il va les astiquer, leur redresser la tête, les mettre à neuf du haut en bas, ainsi que je les ai vus déferler, sûrs d'eux, confiants dans leur destinée et dans leurs caporaux, au long des rues en 1914.»
Simenon se rend aussi à Odessa. Ce corpus d’articles, intitulé ‘les Peuples qui ont faim’, constitue l’ébauche du roman ‘les Gens d’en face’ qu’il rédigera à l’issue de son voyage. Dans le roman, Simenon transpose son rapport conflictuel avec Sonia, une jeune guide de l’Intourist chargée par le Guépéou de contrôler ses allées et venues au pays des soviets.
Mais, exactement comme avec les articles antisémites dans la Gazette de Liège, le problème clef n’est pas la sympathie proHitler de Simenon. Paris-Soir est un des plus grands journaux français, et ce n’est pas d’extrême droite. C’est simplement un journal «qui est toujours du côté de celui qui a le pouvoir».
Ainsi, en 1937, le journal de Lazareff lance une série sur
« Les grands de ce monde dans l’intimité ».

Le numéro du 12 décembre est consacré à Adolf Hitler. Une photo nous montre le dictateur jouant avec son chien sur la terrasse de sa résidence de Berchtesgaden. Le récit explique que, « pour se distraire des soucis politiques, Adolf Hitler dessine des villes, visionne des films, écoute du Wagner, lit des romans policiers ». On le suit durant une journée, et l’on apprend, par exemple, que « sobre et frugal », il se nourrit de légumes, de laitages et de fruits.
Lazareff est peut être de droite, mais en 1940, il part pour les États-Unis et rejoint l’Office of War Information où il dirige les émissions à destination de l'Europe occupée. Simenon partira en 45, en raison des inquiétudes engendrées par sa situation en France pendant l’épuration : les contrats passés avec le cinéma sous l’occupation allemande pouvaient passer pour des actes de collaboration.
Ironie de l’histoire: le Commissariat aux questions juives exige une enquête sur ses origines. Un mois lui est accordé pour prouver, au moyen des actes de baptême de ses aïeux, son appartenance aryenne. La Gestapo classe le dossier sans suite, un peu vite peut être…
Les ancêtres de Simenon habitaient dans la rue des Petits Juifs

Dans une lettre du 5 mai 1983 Simenon écrit: «L’histoire de Vlijtingen est fort amusante et j’ignorais qu’il y avait plus de cinquante Simenon qui y étaient enterrés mais je n’ai aucune envie de les y rejoindre. Le plus drôle, c’est la rue des Petits Juifs que des ancêtres ont habitée. J’apprends aussi que Simenon signifie ‘le Petit Simon’, de Simon le Zélote. Quant à moi, bien qu’il y ait eu des juifs dans mes ancêtres, cela ne me gêne pas du tout. Le Christ l’était bien lui aussi, de même que la Vierge et que tous les apôtres »
(Lettre signée, en-tête imp. «Secrétariat de Georges Simenon, ‘à Pierre Deligny, 5 mai 1983)
Pétain enlèvera la nationalité française à l’ami juif de Simenon, Pierre Lazareff de France Soir… Tandis que, sous l’occupation, Simenon vend ses droits d’auteur à la firme Continental Films, créée le 3 octobre 1940 par les allemands. En 1942 Continental lance trois films du commissaire Maigret: « Signé Picpus », « Cécile est morte » et « Les Caves du Majestic ». Ces films sortent seulement en octobre 1945.
En juin 1943, il reçoit sans antipathie affichée le correspondant du journal collaborationniste liégeois La Légia. Il se laisse photographier la pipe en bouche ou occupé à soigner ses melons. La Légia lui réserve l’honneur de sa « une » les 19-20, 21 et 23 juin 1943.Terre wallonne, l’hebdomadaire associé à La Légia, lui consacre un long entretien, mené par Théo Claskin, le 26 juin 1943 et reproduit quelques bonnes feuilles de Pedigree qui ne paraîtra en volume qu’en 1948.
Selon Claude Menguy,
(« Sélection d’interviews de Simenon », dans Cahiers Simenon, 3, 1989, p. 169) la « présence » littéraire de Simenon dans les organes de presse proches de Rex (L’Avenir, La Légia, Terre wallonne) a incité d’aucuns à supposer que notre auteur a donné des gages à cette faction radicale de la collaboration. La preuve tangible de cette allégeance n’a pas été apportée. Mais l’on est en droit de supposer légitimement que son frère Christian Simenon, responsable politique du mouvement, a facilité l’ouverture des colonnes des journaux rexistes à son frère.
Ceci dit, l’ouvrage posthume de DEGRELLE, Tintin, mon copain
(Klow, Syldavie, Ed. Pélican d’Or, 2001, 295 x 210, 232 p., nombr. reprod., couv. ill. 60 i)
comporte un chapitre intitulé «Le Rexiste Simenon» et reproduit une photo de Georges «dédicacée en 1939 au Pays réel». Maintenant, je n’oserais pas prétendre que cet écrit de Degrelle représente une preuve. C’est simplement un petit détail de l’histoire…
Toujours est-il qu’en 1945, "redoutant les cruautés de l’épuration sauvage, il ne songe plus qu’à quitter le territoire de la France métropolitaine et, dans cette attente, adopte un comportement quelque peu « approprié » aux circonstances : en février 1945,
il lit ostensiblement L’Humanité dans le but de laisser entendre qu’il est acquis aux idées des autorités publiques nouvellement en place".
Mais tout est bien qui finit bien : le 18 avril 1945, un tribunal de La Roche-sur-Yon (Vendée) le lave de tout soupçon de collaboration.
Au printemps 1945, alors qu’il séjourne quelque temps dans son appartement de la place des Vosges, qu’il voit son frère Christian, accusé d’avoir participé à l’expédition punitive de Rex contre les habitants de Courcelles en août 1944 et d’avoir vidé le chargeur de son arme sur le curé doyen de Charleroi, le chanoine Pierre Harmignie. Par souci de protéger son cadet contre les effets de la condamnation à mort par contumace prononcée par le Conseil de guerre ou pour éviter que son nom soit mêlé au souvenir de fautes bien plus graves que celles qui lui sont imputées par certains,
il conseille à Christian de s’engager, sous un nom d’emprunt, dans la Légion étrangère. Christian meurt sur la route coloniale 4 au Vietnam le 31/10/1947.
L’écrivain wallon Jean Louvet crée, pendant la grève générale 1960-1961, la troupe du Théâtre prolétarien de La Louvière. Il écrit en 1982 une pièce sur Julien Lahaut: « L’homme qui avait le soleil dans sa poche ». Il écrit en 1994 une pièce de théâtre « Simenon » qui décrit de manière poignante un dialogue entre les deux frères Simenon. Extraits

Simenon
Je n’ai jamais fait de politique.
en 40, en France, je me suis occupé des réfugiés belges.
Je me suis dépensé sans compter.
(on entend deux coups de feu. Un homme est abattu par les rexistes)
Simenon : assassins !
Christian Simenon : détrompe toi. Chacun à notre manière nous sommes des tueurs. N’oublie pas que nous devons prouver à la face du monde que nous sommes virils. Toi tu as trouvé la solution : tu écris. Moi, je n’ai pas ton talent. Nous ne sommes pas frères pour rien. Nous avons un point en commun : nous sommes contre la lutte des classes. Toi, le gros Maigret arrange tout. Puis, il va pêcher à la ligne et il pense à sa retraite…
(entre le curé doyen Pierre Harmegnie)
Simenon : je vous attends parfois le soir, à l’heure tardive.

Ce frère Christian est le grand absent dans le roman autobiographique « Pedigrée ». Mais pour cela il faudra attendre le blog suivant…

14:04 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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