26/08/2010

2.1 Jacques Willequet (ULB) (2)

(p.319) L'indifférence, constatée par tous les observateurs, ne sera guère troublée lorsqu'apparaîtront les affichettes signalant les maisons de com­merce non-aryennes. L'expectative ricanante du collaborationniste/ouma/ de Namur est logique : on allait savoir à quoi s'en tenir. « Nous sommes curieux de compter combien il y a de magasins juifs chez nous » (5 décem­bre 1940). — En revanche, les commentaires de résistants sont sobres et rarissimes. N'achetez pas dans les magasins juifs, recommande la Nation libre dans son numéro 12 de 1940. Ils sont sous séquestre allemand, et votre argent irait aux Boches. — Un autre écho, indirect celui-là, nous vient de la collaboration. La pancarte «Entreprise juive», écrit Volk en Staat, a inspiré à certains commerçants l'idée d'arborer les couleurs natio­nales avec l'inscription « Entreprise belge ». Et de conclure avec aigreur : «Ce n'est nullement obligatoire» (12 septembre 1941).

Au début de 1941 circula dans divers clandestins (entre autres Chur­chill Gazette de février) l'excellente plaisanterie (fondée ou non) selon laquelle le chef du rexisme descendrait en droite ligne d'un Isaac Moskov-ski installé à Reims en 1760 — mais à la généalogie, on ajoute ce commen­taire : dès lors, comment ose-t-il parler au nom des Belges, lui qui n'en est pas un ? — Un peu plus tard, le socialiste Monde du Travail ne cachait pas , son aversion pour ces trois catégories dont les nazis venaient de découvrir la nuisance, Juifs, bolchévistes et francs-maçons : « Nous ne sommes ni pour les uns ni pour les autres... Les Juifs capitalistes sont encore plus avares et rapaces que les autres ». Mais en attendant, ce ne sont pas eux qui nous ont attaqués (n° 31, après juin 1941). — Pour en finir avec la notion de «statut», telle qu'elle s'exprimait dans l'opinion de résistants, il faut encore en signaler un écho bien tardif dans un autre organe de gauche, L'Idée socialiste de septembre 1942 — soit après la grande vague des déportations. Après avoir, cela va de soi, affirmé son idéal d'« émancipa­tion humaine », le journal faisait encore la distinction entre deux sortes de Juifs : les assimiliés qui ne posent aucun problème, et les autres, immigrés dans un pays « qui n'est pas le leur, provoquent des réactions de rejet et aspirent à un statut (retour en Palestine, ou organismes propres au sein de leur pays de résidence) »...

Avant même la publication des décrets de l'occupant, la collaboration s'était montrée sensible aux mesures prises à l'étranger. Dans le Pays Réel du 22 octobre 1940, Serge Doring commente le statut qui se prépare à Vichy, celui d'un antisémitisme d'Etat. La Révolution française avait ac­cordé la citoyenneté à un peuple étranger, il en était résulté une infiltra­tion, puis une domination. Pour la Belgique, cet auteur rexiste souhaiterait une solution semblable, faute de quoi on aboutirait à des manifestations individuelles où le sentiment, les désirs de vengeance, les représailles, les mesures arbitraires supplanteraient la raison. — Tout naturellement, son confrère Volk en Staat regardait, lui, vers le nord. Il signalait les décisions

(p.320) qui venaient d'être prises aux Pays-Bas, « sans que cela veuille dire que nous les approuvions toutes des deux mains». Il était vrai, aussi, que l'influence juive y avait pris une ampleur disproportionnée. Cela étant dit, il fallait reconnaître que les plus philosémites refuseraient de traiter en concitoyens les habitants de certains quartiers anversois. Ces gens n'avaient « ni honneur ni moralité » dans leurs relations d'affaires. Pour ces apatrides, les chrétiens n'étaient que des objets d'exploitation. Ils étaient tout prêts àa trahir leur terre d'accueil ; l'Allemagne l'avait appris à ses dépens (10 octobre 1940). — Est-ce déjà du racisme? Nous hésitons à aller aussi loin. — Le 23 novembre 1940, le journal donne des exemples de cette «avidité», de cette «moralité commerciale dénaturée» ; le 1er dé­cembre, il va jusqu'à titrer : « Comment les Juifs s'enrichissent dans leur ghetto ». — Mais voilà, les 8-9 décembre, le même Jan Brans obligé de se défendre. Ses articles précédents lui ont valu des protestations. Des lec­teurs lui ont écrit ; ils sont sans nul doute bien intentionnés, mais ils ont le tort de raisonner avec leur cœur. Lui-même voit mieux tous les aspects de la question à travers les siècles, invoque Sénèque et Tacite, Mahomet et Luther, Franklin et Frédéric II, Kant, Goethe, Napoléon, Schiller et Fichte. De tout quoi il ressort clairement que les Juifs ont toujours triché, retourné contre nous nos nobles principes humanitaires. Ce nationaliste flamand cite même Bernard Lazare, ce qui montre qu'il ne dédaignait pas de lire Maurras. Et de conclure : « ce n'est pas nous qui avons refusé l'intégration... La solution est entre les mains des Juifs eux-mêmes». Remarquons cependant qu'après cette mise au point, Jan Brans devait se taire pendant des mois. Quant à son chef et ami Staf De Clercq, il s'en tenait aux brèves déclarations qu'il avait faites dans son discours du 10 novembre 1940: «Les Juifs ne sont pas nos compatriotes».

Dans le Pays Réel, la hargne est permanente, au cours de ces premiers mois. — Le rappel de l'exode de Moïse, une preuve que bien avant l'incarnation du Christ, les Juifs étaient incapables de s'assimiler aux peu­ples qu'ils «envahissent» (21 septembre 1940). — Une allusion au livre «pornographique» publié jadis par Léon Blum (4 octobre 1940). — Un dessin montrant, sous le titre « Le statut des Juifs », un personnage au nez crochu en discussion avec son percepteur : « Ça peut peut-être s'arranger, avez-vous rendu un service quelconque à l'Etat? » — « Oui... Ch'ai bayé mes contributions! » (1er décembre 1940), etc. — Mais aussi (surprise... José Streel ?) ces lignes : « On sait que dans ce journal nous n'avons jamais professé cette phobie de la franc-maçonnerie et des Juifs qui, chez certains esprits faibles, atteint à l'hystérie. Expliquer tous les malheurs qui se produisent par l'action ténébreuse des francs maçons et des Juifs est un enfantillage indigne d'un esprit politique quelque peu formé et informé » (22 septembre 1940).

Si le rexisme n'est pas encore bien significatif, il est surprenant de constater que le Soir (volé) adopta d'emblée des thèses carrément racistes. Le peuple hébreu se caractérisait par de « lourdes tares » ; ses métissages avec le nôtre n'avaient jamais donné qu'« un pourcentage énorme d'inadaptés (p.321) sociaux, d'éléments instables, de délinquants, de débiles mentaux, voire même de criminels ». La France leur devait son déclin mais heureuse­ment, une race plus forte et plus pure allait prendre la relève ; les mesures législatives qui venaient d'être prises indiquaient que la Belgique allait s'aligner, et s'engager dans le sens d'un « avenir régénéré » (7 novembre 1940). — Le 13 novembre, un reportage hargneux sur le ghetto d'Anvers s'illustrait d'un dessin représentant « la plus extraordinaire collection de têtes que cauchemar puisse évoquer». — En décembre, on republiait, puisée dans la collection du Peuple d'avant 1914, une série d'articles fumeux, rédigés en plus dans un style suranné, qui n'étaient certainement pas ce que l'éminent jurisconsulte socialiste Edmond Picard avait produit de meilleur. On passait ensuite à la Maçonnerie, tout aussi maltraitée, puis un collaborateur du journal se rendait à Francfort pour y assister à l'inau­guration d'un Institut « scientifique » voué à l'étude de ce problème « fon­damental ». Pour la première fois dans l'histoire du monde, l'Allemagne y apportait la solution définitive. Le Juif était un étranger absolu, biologi-quement inassimilable, même s'il quittait la synagogue, même s'il embras­sait le christianisme, même s'il adoptait, fût-ce sincèrement, la nationalité du pays d'accueil. Tous devaient donc être traités de la même manière, tous auraient à quitter le continent (9 avril 1941). — Qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, que l'on soit en guerre ou en paix, les Bruxellois moyens achètent le Soir à la fin de la journée, en quittant leur travail. Ce qu'ils pensaient du contenu, c'est autre chose, mais on doute qu'il y en ait eu beaucoup pour entériner un tel extrémisme. Alors, pourquoi ces outrances, exceptionnelles dans la presse censurée ? L'administration militaire n'en exigeait pas tant : elle distribuait son matériel de propagande, mais n'en imposait pas la publication. Ses ordonnances étaient reproduites ou résu­mées, avec la mention «Belgapress». Les journaux étaient libres d'y ajouter des commentaires — favorables bien sûr —, libres aussi de ne pas souffler mot. Dans le cas du Soir, risquons une tentative d'explication. Etait-ce pour faire accepter les nombreux articles où s'affirmait la foi dans l'union nationale et l'indépendance de la patrie ? Ou bien parce que son directeur Raymond De Becker, selon la rumeur publique, avait lui-même une bonne dose de sang juif? Les motivations des hommes sont rarement univoques...

En effet, dans la Cité Ardente, la Légia se montrait beaucoup moins intéressée. Pendant les premières années de l'occupation, on n'y découvre que deux articles, l'un sur l'influence des Juifs dans le monde du cinéma, l'autre sur les anciennes campagnes bellicistes qui leur étaient attribuées — et cela sous la plume d'un correspondant parisien. Quant à la presse d'information flamande, elle se borna de loin en loin à des poncifs connus, mais sous le double éclairage de l'amalgame Israël-Maçonnerie-bolchévisme-athéisme et dépravation des mœurs. Plutôt rares au début, ces thèmes ne se multiplièrent que dans les douze derniers mois, avec la progression de l'Armée rouge... et à un moment où, hélas !, clandestins mis à part, il ne restait plus beaucoup d'Israélites dans le pays... Comme aussi

(p.322) en région francophone, la question allait évoluer en fonction de la lutte entre Reeder et Himmler, par agents respectifs interposés : soit le VNV d'une part, la SS flamande et DeVlag de l'autre. Soucieuse par ailleurs d'exécuter les ordres mais sans heurter trop brutalement l'opinion belge, l'autorité allemande se contentait d'un antisémitisme modéré. Un véritable racisme, en tout cas au début, était principalement incarné par le groupus­cule « Volksverweering » de l'avocat Lambrichts : un ramassis d'indica­teurs et d'hommes de main qui s'illustrent, en avril 1941, par la mise à sac du quartier juif anversois ; il est significatif que, prudente, l'administration militaire soit intervenue auprès de la censure pour qu'aucune publicité ne soit faite à l'événement. Les deux hebdomadaires étaient intégralement financés par la SS. S'y étalent des caricatures suant la haine et le mépris, des statistiques (incommensurablement gonflées) du pourcentage d'Israéli­tes dans les diverses professions, des exigences précédant de peu les mesu­res qui allaient être prises — preuve qu'on était bien informé —, des appels indulgents à la fraternisation générale (francs-maçons compris !) contre l'unique adversaire, des noms et adresses de Juifs et notamment, suprême abjection, ceux qui ne s'étaient pas fait enregistrer. Signalons au hasard, dans l'Ami du Peuple du 14 novembre 1942 (après la grande vague des déportations...) ce dessin montrant deux amis dans un bar de luxe : « Tiens, Chaïm, tu ne portes pas l'étoile ?» — « Penses-tu, ils m'enverraient travail­ler en Pologne...» — Inutile de dire que cette fange servait surtout à décorer les kiosques à journaux ; rares étaient les acheteurs.

Il n'en reste pas moins, on l'a vu, qu'un léger antisémitisme à base de repli national était encore latent, et cela dans tous les bords. « L'opinion ne s'émouvait guère parce que les cas les plus tragiques étaient peu connus du public », avouerait le Peuple de juillet-août 1942. Mais quittons un instant cette approche historique pour évoquer le bon dépouillement fait naguère par une jeune licenciée en journalisme selon la méthode propre à cette discipline : l'analyse de contenu. Après avoir examiné 600 feuilles clandes­tines, Ariette Ciga conclut que 15 % d'entre elles ont mentionné le pro­blème, soit pour le commenter, soit pour fournir de simples informations. Soit 85 % d'ignorance ou d'indifférence surtout, il est vrai, dans des localités où il n'y avait pas de Juifs. Leur regroupement dans 4 villes du pays, la faible proportion d'Israélites de nationalité belge (3 764 sur 46 642 enregistrés /), ces compatriotes n'étant d'ailleurs gravement impli­qués qu'en septembre 1943, le sentiment général, du moins jusqu'en 1942, que les restrictions qui leur étaient imposées n'étaient pas beaucoup plus pénibles que celles dont souffrait l'ensemble de la population — mieux, ou pire, qu'après tout elles étaient logiques, tout cela explique un réel manque d'intérêt. Ce n'est pas tout. Notre auteur a relevé dans ces journaux résistants 37 articles ou entrefilets déplaisants: 12 parlent sur un ton pas très amène d'« habiles commerçants», 9 appuyent lourdement sur des particularités physiques, 7 leur attribuent des « caractères rusés», et 4 ne les « aiment pas». Le déicide apparaît dans 3 articles, 2 les soupçonnent d'accointances avec la Gestapo ou de « s'arranger avec l'occupant » — ce (p.323) qui n'est d'ailleurs pas exclu du tout: il y eut hélas! parmi eux des dénonciateurs appointés6.

Et puis et surtout, il y avait un autre phénomène plus diffus, dont tous les Belges « occupés » ressentirent les effets. Après tout, l'armée allemande de 1940 avait combattu correctement, à un épisode près, vite oublié. Des informations avaient filtré sur les massacres pratiqués en Pologne et en URSS par les « Einsatzgruppen » SS, mais ils paraissaient s'inscrire dans la tradition des pogroms antérieurs. Au pire, il n'y avait guère d'SS en Belgique, et « cela ne se passerait pas ainsi chez nous ». Enfin, les « bourra­ges de crânes» de 1914-18 avaient laissé des souvenirs négatifs. Un men­songe peut être efficace, dans l'immédiat ; à terme, il se retourne contre son auteur. Que n'avait-on pas dit, et accepté dur comme fer la fois précédente ? Bien sûr, les massacres de Dinant, les incendies de Louvain n'avaient pas été imaginaires, mais au-delà de ces «bavures», la propa­gande alliée n'avait reculé devant aucune outrance. Harold Nicolson en avait fait l'aveu à la Chambre des Communes en février 1938: «Nous avons menti honteusement. » Nos pères avaient été crédules ; plus « adul­tes» qu'eux, nous ne nous laisserions plus prendre. Quiconque, en 1942, aurait avancé dans une conversation de Belges moyens l'hypothèse que les Allemands pourraient bien déporter les Juifs pour les tuer, se serait heurté à un scepticisme général : « Suffit. En 1914, on nous avait fait croire qu'ils coupaient les mains des petits enfants... »

Renvoyons au livre, remarquable et approfondi, de Maxime Steinberg pour tout ce qui concerne l'exposé chronologique des faits 7. Les premières ordonnances de l'occupant définirent la notion de Juif, imposèrent à tous leur inscription dans un registre communal et leur regroupement à Bruxel­les, Anvers, Liège et Charleroi. La chose passa, soit inaperçue (ils y étaient déjà pour la plupart), soit pour logique et explicable : n'est-il pas d'usage, en temps de guerre, de mettre sous surveillance spéciale les suspects ou les ressortissants d'un Etat ennemi ? Suivirent des interdictions professionnel­les (frappant très peu de monde : avocats, fonctionnaires, journalistes, professeurs), la confiscation des récepteurs de radio, un couvre-feu plus strict... Même l'« aryanisation » des entreprises ne paraît pas avoir indigné beaucoup de personnes...

Nul ne pouvait prévoir, selon la formule de Steinberg, que l'enregis­trement « créait cette réalité nouvelle » (le Juif), mais qu'il la créait « pour l'anéantir». Un nombre indéterminé (et pour cause...) d'Israélites ne se rendirent pas à leur bureau d'état-civil pour se faire connaître. Ce fut de leur part le tout premier acte de résistance, inspiré par un instinct obscur ou par le refus de se faire coller une étiquette par un occupant usurpateur. Sans trop s'en douter, ils choisissaient la longue et dangereuse voie d'une angoissante clandestinité. La grande masse des autres se mettaient « en

 

6 A. Ciga : Le Juif dans la presse clandestine belge de 1940 à 1944, mémoire de licence ULB, 1973, particulièrement aux pp. 40, 42 et 85.

7 M. Steinberg: L'Etoile et le Fusil, 2 premiers vol., Bruxelles 1983-1984.

 

(p.324) règle», donc entraient sous la protection de la loi. On peut considérer comme infiniment vraisemblable la réponse ingénue du bourgmestre inté­rimaire de Bruxelles, en juin 1942, quand on lui demanda pourquoi il refusait de distribuer les étoiles de David, alors que deux ans plus tôt son administration s'était soumise à l'ouverture des registres : « C'est qu'à ce moment, nous n'étions pas aussi certains de la victoire anglaise...»

 

Une manœuvre diabolique : le « retournement »

 

Mais voyons l'étape suivante, qui elle aussi verra s'ouvrir une sorte de carrefour. Fallait-il s'incliner devant ce qui pouvait être la continuation logique de la ligne antérieure — ou qui d'un autre côté risquait d'être l'amorce d'une action plus menaçante? Le 25 novembre 1941, l'autorité occupante constitua une Association des Juifs en Belgique (AJB, et notons le caractère flou du « en ») qui aurait pour objectifs d'« activer l'émigra­tion » (soit, mais quelle émigration ?) et de prendre en charge les écoles et institutions de bienfaisance de leur communauté, sans préjudice d'« autres devoirs » ; en effet, tous les enfants juifs, soumis à la loi belge sur l'obliga­tion scolaire, auraient à quitter leurs établissements pour être regroupés dans des écoles gardiennes et primaires entretenues par l'AJB (1er décem­bre 1941). Nouvelle ambiguïté: on parlait d'émigration, mais en même temps on institutionnalisait une ségrégation qui, toute déplaisante qu'elle fût, paraissait inaugurer une ère stable et, tout compte fait, rassurante. En quelque sorte, les Juifs recevaient un « gouvernement » distinct, sous la forme d'une « association sans but lucratif » apparemment contrôlée par le ministère belge de l'Intérieur.

La manœuvre était diablolique : les effectifs nazis en Belgique étaient infiniment trop faibles pour s'atteler à la tâche énorme qui se préparait. Le seul moyen, c'était de s'assurer la coopération des futures victimes elles-mêmes, de pratiquer ce que les services d'espionnage appellent le « retour­nement» et l'« intoxication » 8. Corollaire et condition indispensable du succès : les Juifs qui se prêteraient à l'opération, il fallait qu'ils fussent de bonne foi, qu'ils puissent répercuter sur leurs administrés la confiance qu'ils éprouvaient eux-mêmes, donc leur apporter un soutien cordial dans ce qui devait apparaître comme une œuvre culturelle, philantropique et sociale. « Bis auf weiteres», jusqu'à nouvel ordre, une formule classique dans les instructions reçues par le SD, chargé de la mise en œuvre pratique. Est-ce à dire que dans les bureaux de l'avenue Louise, on était déjà au courant de ce qui se préparait? Certainement pas. Seuls, une douzaine

 

8 Cette ingénieuse comparaison a été faite par Lucien Steinberg : Le Comité de Défense des Juifs en Belgique 1942-1944, Bruxelles 1973, pp. 57 et suiv. A noter le prénom de cet auteur ; il ne doit pas être confondu avec son homonyme précité.

 

(p.325) d'hommes connurent, en un premier temps du moins, ce qui fut décidé à Wannsee le 22 janvier 1942. A Bruxelles, les agents d'exécution nazis entreprirent donc une campagne de. séduction cauteleuse qui réussit à convaincre un certain nombre de notables juifs qu'une politique « de présence et de moindre mal » leur faisait un devoir de siéger dans le comité directeur de cette nouvelle institution. Sollicité d'en assumer la présidence, le grand-rabbin Ullmann hésita, recourut au conseil des autorités morales les plus éminentes : le cardinal Van Roey, le ministre d'Etat Carton de Wiart, le président de la Croix-Rouge, l'avocat-général Cornil... N'était-il pas aumônier militaire, n'avait-il pas prêté serment de fidélité à la Consti­tution? Tous l'engagèrent à accepter en faisant valoir l'argument classi­que : nul mieux que lui ne pourrait protéger les siens, limiter des dégâts éventuels, et puis, s'il devait refuser, quelle personnalité suspecte ne ris­quait-on pas de désigner à sa place ? Il céda (pour démissionner en septem­bre 1942 après les déportations, être emprisonné puis relâché, et enfin se cacher jusqu'à la Libération dans la résidence de l'évêque de Liège).

A considérer les choses avec le recul, on voit donc se dessiner une nouvelle charnière. L'article 118 bis du Code pénal prévoyait la détention extraordinaire pour quiconque transformerait les institutions ou servirait méchamment les desseins de l'ennemi. Ce texte fut interprêté ou plus exactement modifié à Londres en décembre 1942 : désormais, ce serait la peine de mort, et il suffirait d'une collaboration fournie « sciemment », ce qui dispenserait la Justice d'avoir à apporter la preuve d'une intention perverse. Tranchante, Justice Libre, organe du Front de l'Indépendance, donna son opinion : les statuts de l'AJB n'existaient pas aux yeux de notre droit, et les ordonnances allemandes non plus ; y collaborer tomberait sous le coup de l'article 118bis (N° d'avril 1942). Hâtons-nous de dire qu'il eût été monstrueux de poursuivre après la Libération les rescapés du génocide. Ils avaient été aveuglés — comme aussi certains non-Juifs inspirés par d'aussi bonnes intentions. Plus lucides se révélèrent — et c'est pour cela que nous parlons d'un deuxième carrefour — les résistants du Comité de Défense des Juifs (CDJ) qui au même moment se constitua dans le cadre du FI, au domicile du professeur à l'Université de Bruxelles Chaïm Perel-man. Son œuvre admirable, nous en parlerons plus loin mais en bonne justice, mention doit être faite d'un précurseur : le petit périodique clan­destin Unzer Won, en langue yiddisch, qui dès décembre 1941 avait prescrit d'ignorer les ordonnances contraires à « la loi belge » et, après la création de l'AJB, de refuser cette « communauté obligatoire » (mars 1942). A ce moment toutefois, ces mises en garde n'avaient guère impres­sionné.

Ce résumé des faits étant établi, voyons ce que pensaient ou faisaient les acteurs ou spectateurs d'une tragédie dissimulée derrière de savants trompe-l'œil. Du côté rexiste, on vit apparaître, chose révélatrice, une curieuse suite de discours à la cantonade. Le feu fut ouvert par les racistes de l'Ami du Peuple, qui reprochèrent aux mouvements d'Ordre nouveau d'être vraiment trop peu intéressés par ce qui constituait tout de même le (p.326) problème fondamental de l'heure. Aussitôt, dans le Pays Réel, José Streel répond à «certains frénétiques actuels», sans les citer nommément. La présence et l'influence des Juifs étaient négligeables avant 1935, à part le bellicisme d'un Joseph Saxe, cet immigré tchèque. Avec l'afflux des réfu­giés d'Europe centrale, c'est un problème social qui se posa, et certaine­ment pas sous la forme d'une « hostilité foncière entre deux races hétéro­gènes ». Ce problème social, il incombe à la société nationale de le régler, donc par une « judicieuse intervention de l'Etat ou du Pouvoir qui, provi­soirement, en tient lieu ». Un « antisémitisme d'Etat » par conséquent, sans haine, sans passions populaires, sans violences, sous la forme d'un statut « humain et équitable », exempt de persécutions. « L'antisémitisme d'Etat remet seulement les Juifs à leur place d'étrangers » ; il les laisse organiser leur vie sociale « dans les limites très larges du cadre qui leur est assigné », et qui les protégera « contre les violences individuelles que leur présence aurait pu provoquer par réaction ». C'est là un point de vue « conforme à la tradition des sociétés chrétiennes du Moyen-Age», et qui du reste est provisoire : il pourra dans un sens être amélioré (après le départ des Allemands ? note de l'auteur) « au profit de cas individuels malheureux » (convertis, anciens combattants, etc), et dans l'autre être le prélude d'un retour dans l'Europe orientale d'où ils viennent (P.R. 5 décembre 1941).

— Pauvre angélique Streel, qui en effet devait se sentir toujours plus mal à l'aise au sein de son parti... Car voyons la suite. Dès le lendemain, le chef a.i. de Rex Victor Matthys se désolidarise de son voisin de colonne, catégoriquement mais toujours de manière indirecte. Certaines « âmes sensibles», dit-il, pensent devoir faire des distinctions. Or, la nouvelle législation est encore trop libérale, puisqu'elle ignore les « demi-Juifs qui n'en possèdent pas moins, à 100 %, les stigmates et les tares de leur race ». Même s'ils résident chez nous depuis plusieurs générations, ce ne sont que des « prétendus assimilés ». Ne font-ils pas la preuve de leur « nationalisme raciste » en n'épousant que desjeurs ? Partout dans le monde, leur attitude était claire avant 1940. Par leurs excitations, ce sont eux qui nous ont plongés dans un bain de sang. « Un bain de sang aryen, bien entendu ». Les voilà remis à leur place: celle d'« étrangers dangereux»... «Les y outres (hélas ! le mot y est) regretteront un jour d'avoir voulu cette guerre qui les anéantira». Tout cela sous le titre «Les Juifs seront matés» (P.R. 6 décembre 1941).

Les propos — sincères — de José Streel auraient pu être écrits, à peu de chose près, dans la Libre Belgique d'avant la guerre. Ceux de Matthys - qui l'étaient tout autant, laissons-leur ce triste bénéfice — marquent une étape dans la politique de collaboration. Cette dernière a déjà perdu pas mal de sympathisants. Elle n'en devient que plus offensive : les deux phénomènes se tiennent. Toutefois, il importe de ne pas oublier qu'à ce stade de l'évolution, le public reste encore bien distrait: la création de l'AJB, le regroupement de quelques élèves dans des écoles spéciales n'alertent que peu de personnes. En témoignant les réactions, très éparses, que ces événements suscitèrent dans la presse résistante. Eparses, mais (p.327) aussi nuancées. Si Le Peuple d'avril 1942 fait appel à la solidarité à l'égard d'une communauté placée dans un «ghetto moral», c'est aussi «d'autant plus que ces mesures frappent aussi bien les Belges que les étrangers ». — «Manœuvres de diversion!» s'exclame België Vrij (FI anversois). On voudrait nous faire croire que les Juifs sont la cause de tous nos malheurs. Personne ne marchera! (septembre 1941). — Dans son n° 12, Belgique indépendante se borne à suggérer que tous les magasins, indistinctement, arborent l'affiche « Entreprise juive ». — A Liège, La Victoire (modérée) en reste à une affirmation de solidarité : « Un Juif, un franc-maçon est un homme comme vous et nous. Du moment qu'il soit honnête et qu'il fasse son devoir de Belge, respectez-le, et quand vous pouvez aider à le tirer des pattes des Tudesques d'outre-Rhin, n'hésitez pas un seul instant » (septem­bre 1941) ; son confrère La Meuse s'indigne, mais sur le seul plan de la ségrégation scolaire : des écoles spéciales pour les Juifs ? Quelle abjec­tion!» (février 1942). — Quant à la Voix des Belges (MNB), elle se contentera de publier en mars 1942 un très bon article contre le racisme ; cet organe, il est vrai, s'était spécialisé dans une réflexion politique d'un ordre plus général.

La préoccupation des prosémites n'était donc que très circonstantielle et marginale. Pour l'interpeller directement, il fallut qu'en juin 1942 (or­donnance du 27 mai), les étoiles jaunes apparussent sur les poitrines de rares passants. Cette rareté frappa au premier abord : on avait tellement entendu dire que les Juifs étaient partout !

Le commentaire du Pays Réel reste, disons, civilisé. Il approuve la « rigueur » de cette mesure « prophylactique », mais il se nuance aussitôt : « Nous ne devons pas nous abaisser à traiter les Juifs de manière barbare ou inhumaine » (23 juin 1942). — Son confrère Volk en Staat, un peu gêné tout de même, nous montre une fois de plus à quel point les hommes se réfugient, d'instinct, dans les leçons du passé, bien ou mal interprêtées. Certaines personnes s'indignent, dit-il. Particulièrement les catholiques devraient se rappeler St. Thomas d'Aquin, le 3e concile de Latran et les prescriptions de Paul IV selon lesquelles les Israélites devaient certes être traités avec humanité ; mais n'avaient-ils pas l'obligation de revêtir une tunique jaune et de se coiffer d'un chapeau bleu lorsqu'ils pénétraient dans les quartiers chrétiens? Ceux qui, aujourd'hui, se déclareraient choqués seraient donc, soit de « mauvais catholiques » soit, plus simplement, des « anglophiles larvés » (2 juin 1942). — Le Moyen-Age ! C'est aussi le mot qui revient dans la presse clandestine, avec toutefois un peu plus de lucidité : on se réfère à ce qui est appelé la « barbarie » des siècles d'obscu­rantisme mais on discerne, cela va de soi, l'intention malveillante. En témoignent België Vrij juillet 1942), Le Monde du Travail (« moyenâgeuse mesure», juin 1942), etc. — Ce n'est pas que les anciennes distinctions soient tout à fait mortes, loin de là. « Que l'on soit pour ou contre l'antisé­mitisme, écrit La Légion Noire, il est une chose qui révolte : on ne met pas ainsi un tas de gens, toute une race au ban de la société. Uniquement (sic) parce que cette mesure est prise par nos protecteurs, nous devons être contre. (…)

 

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20:54 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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