26/08/2010

2.1 Jacques Willequet (ULB) (3)

(p.330) /Wannsee, 20/01/1942/

 

Les exécutions massives, baptisées «traitement spécial» (« Sonderbehandlung », ou mieux encore, «SB») se dissimuleraient der­rière l'intimité des camps. D'ordre écrit, on n'en a jamais retrouvé, et il n'y en eut sans doute pas. Six millions d'êtres humains allaient disparaître en fumée ou autrement, sans qu'on en eût, jusqu'en 1945, la connaissance formelle et indiscutable. — « S'il est exact, devait écrire W. Laqueur, que seule une poignée d'Allemands savaient tout sur la solution finale, très peu nombreux étaient ceux qui ne savaient rien » 9. En terre libre, la première information faisant état d'une « extermination totale » semble être parve­nue au Congrès mondial juif de Genève en août 1942, mais elle laissa bien des sceptiques (des esprits normaux peuvent-ils penser l'impensable?), et le rabbin Jacob Kaplan lui-même devait confesser par la suite que ses derniers doutes ne cessèrent qu'au début de 1944 10.

 

Comment cette « déportation » fut-elle perçue en Belgique ? Quels commentaires souleva-t-elle? C'est ce que nous allons voir — mais avant cela, particulièrement nos compatriotes eurent à franchir un énorme et ultime camouflage : celui de la mise au travail. Premier point tout à fait spécifique : la mémoire collective des Belges avait gardé le souvenir des cruelles, stupides et inefficaces déportations de chômeurs pratiquées par von Bissing (contre son gré) en 1916. On s'attendait à une mesure sembla­ble, en la redoutant. Et n'était-il pas logique de commencer par les Juifs, déjà limités dans leur activité ? Précisément, deux ordonnances (11 mars et 8 mai 1942) avaient réglementé leur emploi, qui se ferait sur réquisition et uniquement par groupe. Ces mesures avaient été aussitôt mises en applica­tion. On avait vu partir des convois, pour travailler aux fortifications côtières dans le nord de la France. Surtout, on les avait vu revenir, leur besogne terminée. L'opération « anesthésie » avait été tellement vicieuse qu'après coup, on peut se demander si elle avait été vraiment calculée. Quoi qu'il en soit, elle ne manqua certainement pas son effet. — Second point : chacun savait que depuis le début le IIP Reich en guerre avait un intarissable besoin de main-d'œuvre; l'ordonnance de mars 1942, visant tous les Belges disponibles l'avait confirmé, et une autre viendrait encore la durcir en octobre. Gardons nos deux pieds sur terre : était-il logique, était-il raisonnable, était-il seulement concevable d'imaginer que les Allemands allaient déporter cette précieuse réserve de bras... pour aussitôt l'anéantir? Nous reviendrons sur la mise en œuvre de la déportation juive, appliquée en juillet 1942 avec l'indispensable coopération de l'AJB, mais voyons tout de suite quelques extraits de la presse clandestine illustrant l'analyse que nous venons de faire. Déjà au début du second semestre de 1941, le n° 35 du Monde du Travail avait manifesté son appréhension globale, héritière des mauvais souvenirs de 1916 : « Verrons-nous une déportation des tra­vailleurs? » — Ensuite vint la réaction, très explicable, ne voulant et ne

 

9 W. Laqueur: Le terrifiant secret. La «solution finale» et l'information étouffée, Paris 1981, p. 25.

10 M. Marrus et R. Paxton : Vichy et les Juifs, Paris 1981, pp. 316 et suiv.

 

(p.331) pouvant voir, dans le sort réservé aux Juifs, qu'une préfiguration de ce qui attendait ensuite les autres catégories de la population : On vient de concentrer les Israélites à Malines pour les diriger, « on a tout lieu de le croire », vers la Pologne. Belges, voilà votre sort, si les Allemands ga­gnaient cette guerre ! (Monde du Travail, août 1942). — Le même organe socialiste ne s'émouvra vraiment qu'après l'ordonnance d'octobre, laquelle visait cette fois les Belges : « Les bandits à l'œuvre. A bas la déportation ! » (ibid., novembre 1942). — L'analyse est identique dans L'Espoir, socia­liste. Parlant des Juifs, il consacre un petit entrefilet à ces « mesures ignobles», à ces «mœurs barbares» (septembre 1942), mais dans son numéro de novembre, la déportation d'ouvriers belges occupe toute la première page. — Même réaction encore au FI d'Anvers. België Vrij avait attribué 20 lignes à la déportation des Juifs, en annonçant que ce n'était qu'un début (juillet 1942), mais dans son numéro suivant, les travailleurs belges en mériteront 140. — «Boucs émissaires! » s'exclame Libération. Les Juifs sont « déportés dans des camps de travail, à l'étranger». Après eux viendra le tour des officiers et des soldats, puis des jeunes classes, puis des organisations patriotiques (juillet 1942). —Pourquoi pas nous ? (Ver-viers) partage l'erreur : ces « ignobles persécutions » ne constituent qu'« un aspect du problème de la main-d'œuvre qui se pose pour les nazis d'une façon particulièrement aiguë » (août 1941). — Bref, et l'on pourrait avan­cer d'autres citations du même genre, le trompe l'œil a été efficace, le sort des Juifs est assurément déplorable, mais on n'y insiste pas trop : ils semblent représenter l'avant-garde d'une misère plus générale, qui pend comme une épée de Damoclès sur la tête de tout un chacun. — Enfin, si en ce second semestre de 1942 les clandestins communistes découvraient une raison supplémentaire de stigmatiser le nazisme, leur analyse globale n'était pas différente. Voici les directives de leur Service de presse : « Aux Bourses du Travail, la mention selon laquelle les Juifs n'entrent pas en ligne de compte pour les offres de travail en Allemagne est retirée ». Voilà qui démontre que les Allemands ont besoin de main-d'œuvre. D'ailleurs, les mesures contre les artisans et petits commerçants juifs n'ont pas d'autre raison : il s'agit de les prolétariser pour les encourager au travail outre­Rhin (avril 1942). — «En recourant officiellement à la déportation de travailleurs des pays occupés, Hitler avoue la terrible pénurie de main-d'œuvre du IIIe Reich... Prélude aux déportations massives d'autres cou­ches de la population, des rafles de Juifs furent organisées... Refuser de travailler pour Hitler, c'est hâter la victoire! (octobre 1942).

Il va de soi qu'à l'AJB elle-même, la chose avait été présentée exacte­ment de cette façon-là. Elle aussi se croyait astreinte à la dure nécessité de la guerre, qu'elle ne serait pas seule à subir. Et puis après tout, les victimes étaient des étrangers... Ce « Judenrat », dirigé par des notables belges sans aucun doute de très bonne foi, assuma pleinement l'organisation des dé­parts vers la caserne Dossin, à Malines, lieu de concentration qui préludait aux embarquements en direction de l'Allemagne. Elle n'est hélas ! que trop vraisemblable, cette phrase attribuée à l'un de ses dirigeants : « Et si vous

(p.332) partiez pour l'Europe de l'Est, où serait le malheur?... Vous veniez de Pologne, et vous y retournez, voilà tout ! » Le texte de la convocation parlait d'une «prestation de travail», et il précisait que les réfractaires seraient internés dans un camp de concentration (!). L'affreuse duplicité ne se dévoila que plus tard, trop tard mais en attendant, que de malheureux brimés, trompés, espérant un sort peut-être meilleur en fin de compte que celui qu'ils avaient fini par connaître dans leur éphémère refuge belge ! Ou encore cette réaction du jeune Marcel Liebman (Belge, donc pas concerné dans l'immédiat), refusant la fuite, acceptant avec crânerie n'importe quel sort parce qu'il ne voulait être ni un lâche, ni un déserteur n. Inutile de rappeler que pour la plupart de ces martyrs, l'espérance de vie n'était plus que très, très faible : à peine arrivés à destination, c'était en général le massacre, sans autre examen. Avec, parfois, un petit raffinement de ca­mouflage supplémentaire : on leur faisait signer au préalable des cartes postales annonçant à des amis qu'ils étaient en bonne santé,... et l'on n'acheminait ces messages que de longs mois plus tard. La démence raciste avait atteint son aboutissement logique. Il arrive qu'aujourd'hui l'on ren­contre un ancien « collaborateur », resté ferme sur ses opinions et toujours aussi convaincu d'avoir agi en fonction d'un bien supérieur. Pas un seul toutefois, nous disons pas un seul qui n'ait gardé sur la conscience le remords d'avoir, à son insu, entériné le génocide. Quelques rarissimes le nient ou le minimisent, ce qui est encore une façon de s'en désolidariser. Au moment même, ces « collabos » n'allaient pas plus loin, n'imaginaient pas aller plus loin que ne le voulait cette sobre information du Pays Réel : La moitié des Juifs de nationalité étrangère ont « maintenant quitté le pays pour un endroit où ils gagneront leur pain à la sueur de leur front, conformément à la loi divine» (25 octobre 1942).

La protection s'organise, mais dans l'aveuglement général

Nous avons vu qu'à cette tragique croisée des chemins, quelques esprits lucides et courageux s'étaient ressaisis : mieux valait se rebiffer, éclairer les résignés, protéger les victimes et, dans la pire des éventualités, avoir au moins la satisfaction de mourir en combattant. Dans le cadre du Front de l'Indépendance, le Comité de Défense des Juifs accomplit une œuvre fantastique dont le tableau, encore incomplet paraît-il, a été dressé par Lucien Steinberg 12. Grâce à une presse clandestine active (Perelman, Roger Van Praag dans le Flambeau, Léopold Flam dans De Vrije Gedachte) le pourcentage des réfractaires, faible au début, augmenta sensible­ment. Les plus hautes autorités belges furent alertées : la Reine Elisabeth, le cardinal Van Roey et les évêques, le président de la Croix-Rouge Dronsart, la directrice de l'Œuvre nationale de l'Enfance Yvonne Nève-

 

M. Liebman: op. cit., p. 53. : L. Steinberg: op. cit., passim.

 

20:37 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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