26/08/2010

2.1 Jacques Willequet (ULB): l'antisémitisme en belgique en 1940-1945

Willequet Jacques, La Belgique sous la botte, résistances et collaborations 1940-1945, éd. Universitaires, Paris 1986

(prof. d’histoire à l’ULB)

(A la mémoire de Frans van Kalken, professeur de sérénité)

 

(p.305)

LES JUIFS ET, ACCESSOIREMENT, LES FRANCS-MAÇONS

 

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Aux origines du racisme

 

Racisme et antisémitisme : vastes sujets que ceux-là ! Nous ne tente­rons de les clarifier que dans la mesure où il s'agira de comprendre les sentiments des Belges - et des Juifs eux-mêmes - dans l'ouragan de la seconde guerre mondiale.

Certains lecteurs attentifs des récits de voyages antérieurs au XIXe siècle ont remarqué que ces observateurs sagaces des mœurs et coutumes chinoises ou persanes, par exemple, étaient remarquablement dépourvus d'un sentiment de supériorité qui ne commence à transparaître qu'avec notre révolution industrielle : on peut considérer le comte de Gobineau (1816-1882) comme un des «inventeurs» du racisme. Mais, pourquoi cette mutation ? Venus de France, Italie ou Allemagne, pays sous-développés sans que le mot existât, ces anciens explorateurs s'étonnaient souvent, insistaient sur des coutumes religieuses étranges, décrivaient des méthodes artisanales pas très différentes de celles qu'ils connaissaient et parfois même plus ingénieuses. Ils revenaient de là-bas intellectuellement enrichis, mais ni humiliés ni condescendants : dans un univers médiocre ou miséra­ble — la mince couche aristocratique mise à part — tout le monde était à peu près au même niveau. La perspective ne changea qu'au départ d'une modeste machine à vapeur, pour aboutir aux fantastiques développements actuels. Le savoir technique et scientifique, joint aux mécanismes d'une économie libre, creusèrent un abîme entre l'Europe et les Etats-Unis d'une part, et de l'autre le reste du monde qui en était tributaire ou dépendant. Quoi de plus simple et plus convaincant qu'une explication biologique ? Les Blancs étaient de toute évidence plus intelligents, plus réalisateurs que les autres, et l'objection japonaise était balayée : il s'agissait tout au plus de

(p.306) malins imitateurs, incapables d'aller plus loin par eux-mêmes. Ne rions pas de ces préjugés, chaque époque a les siens. On pourrait aligner un étonnant florilège d'opinions émises à cet égard, il y a encore un demi-siècle, et cela par les voix les plus « progressistes ». On « civilisait », mais avec la fausse certitude que cette noble mission finirait, malgré tout, par se heurter à des limites d'ordre biologique. En fait, à de très rares exceptions près, tout le monde était un peu raciste sans le savoir, encore à la veille de 1940, et la meilleure preuve en est que le mot est tout récent : il arrive que des néologismes se créent parce qu'on n'en avait pas besoin auparavant, et cela au moment précis où le bien-fondé du concept commence à être mis en doute. Des journalistes se mirent, vers 1930, à parler de racisme parce qu'il leur fallait traduire, plutôt mal que bien, le « völkisch » prôné par cet inquiétant parti nazi qui se développait outre-Rhin. En fin de compte («Le Diable porte pierre», dit un proverbe provençal), c'est Hitler qui, en poussant jusqu'à leurs conséquences les plus logiques et les plus horribles des idées communément répandues, a induit par contrecoup les chercheurs à s'interroger, à approfondir leurs investigations, et à conclure que s'il y a des différences entre les hommes, elles sont de nature ethnique ou maté­rielle (l'alimentation !) et non raciale. Du reste, on pourrait étendre l'exa­men de ce rôle catalyseur qu'a joué involontairement le maître du nazisme. Cet empire germanique qu'il voulait constituer en Europe, il y œuvrait en usant de méthodes abominables — mais y a-t-il jamais eu des « empires» innocents ? Comment s'était constituée, un demi-siècle plus tôt, la grande démocratie nord-américaine ? Quant à ce racisme diffus d'avant 1940, hâtons-nous de le réduire à des proportions relativement anodines. Per­sonne, et probablement pas encore Hitler lui-même, n'imaginait qu'on puisse éliminer physiquement une catégorie déterminée d'êtres humains. Au-delà du nazisme, c'est la guerre, avec ses phantasmes et ses exacerba-tions, qui devrait être considérée comme la grande responsable...

L'antisémitisme, c'est à la fois du racisme et à la fois autre chose. Sauf les nazis que personne n'aura l'idée de plaindre dans l'énorme erreur idéologique qu'ils ont commise, on n'a jamais contesté aux Juifs la compé­tence, voire la supériorité intellectuelle en général attribuée à la race blanche. Au contraire, leur contribution au monde industrialisé a été éclatante. Allons plus loin : c'est leur « racisme » à eux qui leur fut repro­ché. A la fin du siècle dernier, Bernard Lazare avait publié un livre où il démontrait qu'à l'inverse des autres ethnies, c'étaient les Juifs eux-mêmes qui s'enfermaient dans des ghettos : un argument opportun, dont Charles Maurras s'était emparé pour justifier son antisémitisme d'Etat. Tous s'assi­milaient, sauf eux ; il y avait là matière à réflexion. Nationalisme, donc, mais il y avait aussi le reproche de déicide, pas tout à fait disparu en 1940 comme nous le verrons. Quelle que soit l'origine de ces malveillances et persécutions, quel que soit le rôle de ces persécutions elles-mêmes dans l'incontestable, l'incroyable ténacité de ce peuple irréductible et dur, de cette religion si particulière et il faut le dire si cléricale, le fait est là : les Juifs existent, et souvent ils dérangent. Sont-ils malgré tout plus homogènes? (p.307) Certes non, et nous aurons l'occasion de le souligner ci-après.

Chacun reconnaîtra que si les Belges ont leurs gros défauts, ils sont un des peuples les moins xénophobes du monde. Vivant sur une traditionnelle . terre de rencontre et régis par dès institutions libérales, ils comptaient parmi eux, au XIXe siècle, un nombre restreint d'artisans et de boutiquiers juifs. Premiers pays industrialisé du continent, il attira ensuite, par groupes isolés, une immigration de haute qualité. Notamment, financiers, hommes d'affaires s'installaient chez nous, obtenaient bientôt leur naturalisation (sous des gouvernements de gauche... parce qu'ils votaient libéral), et certains même étaient anoblis pour services rendus — ce qui les assimilait théoriquement, sans que cela surprît personne, aux descendants des aristo­crates anciens propriétaires du sol. La naturalisation plus un titre de noblesse : il est difficile d'être moins antisémite ! Du reste, ces immigrés ne venaient déjà pas de bien loin : de Rhénanie, des Pays-Bas, au maximum de Bordeaux... Une industrie diamantaire d'importance mondiale se déve­loppa à Anvers, comprenant à la fois de grands patrons et une colonie d'artisans, d'ouvriers hautement spécialisés. D'homme à homme, les rap­ports avec les autochtones étaient bons ; les réticences et les préjugés ne se manifestent qu'au niveau collectif, où interviennent des schémas, des géné­ralisations plus ou moins simplistes ; l'assimilation, elle, ne peut être qu'un phénomène individuel.

A ces petits noyaux primitifs s'ajoutent dans les années vingt des modestes, rescapés des pogromes russes et polonais, occupant des petits commerces et ateliers, surtout dans le secteur de la fourrure et de la maroquinerie, essentiellement à Bruxelles et Anvers. Ils n'avaient qu'un désir, se faire oublier, et ils y parvinrent sans peine. Et pour se faire encore mieux oublier, beaucoup cherchèrent une intégration. Certains militèrent à l'extrême-gauche, mais d'autres aussi dans des associations patriotiques, voire nationalistes. Telle était d'ailleurs, et pour tout le monde, la double grande leçon de 1914-18 : pour ne plus jamais avoir de guerre, pensait-on, il fallait soit s'engager dans l'internationalisme prolétarien, soit renforcer la nation pour dissuader l'agresseur éventuel.

Les années vingt, puis trente, virent donc l'éclosion, plutôt rare chez nous, d'un nationalisme quantitativement significatif, pour cette raison-là et aussi pour d'autres, à caractère social. Les hommes sont ainsi faits que plus ils sont conscients de leurs faiblesses et de leurs précarités, plus ils éprouvent un besoin de compensation, de valorisation. A l'échelle collec­tive, ce processus tourne aisément à la xénophobie. Il y avait toujours eu, en Belgique comme ailleurs, des gens qui n'« aimaient » pas les Juifs (nous hésitons à dire : des antisémites, le mot a changé de sens depuis Hitler) ; il y en avait à gauche comme à droite, et pour des raisons diverses ; le noyau Israélite, si fermé, si « étranger», fournissait le cas échéant un repoussoir idéal. Une identité ne s'affirme jamais qu'aux dépens d'autrui. Toutefois, cette réaction n'allait pas plus loin qu'une malveillance diffuse, s'appuyant sur des archétypes plus ou moins réels, plus ou moins spécieux. Qu'un faux médecin, qu'un commissaire de police prévaricateur défrayassent la chronique, (p.308) aussitôt la presse éprouvait le besoin de préciser qu'ils étaient juifs, alors que les innombrables canailleries commises par des Belges de souche ancienne étaient mentionnées sans étiquette d'origine. Somme toute, cela était encore anodin.

Si Flamands et francophones éprouvaient à l'égard du Reich des allergies et des rancœurs dues aux souvenirs de 1914, si certains nationalis­tes flamands persisteraient longtemps à chercher outre-Rhin des « grands frères » apparentés, on peut dire que quelques intellectuels mis à part, la généralité des Belges, si repliés sur eux-mêmes, se caractérisèrent par une méconnaissance profonde du grand peuple voisin. Vérité encore difficile à faire comprendre par le public d'aujourd'hui, ce manque d'information et de lucidité s'étendait au nouveau régime lui-même, dans lequel ses adver­saires les plus déterminés ne voyaient qu'un fascisme, alors que ses avatars le conduisaient déjà beaucoup plus loin. Parlant de sa famille en 1941, un Marcel Liebman devait écrire beaucoup plus tard : « Nous abhorrions l'Allemagne et le fascisme, mais nous en ignorions totalement la nature» '. C'était normal. Oserions-nous dire que cette nature, les hitlériens eux-mêmes ne la connaissaient pas encore ? Le nazisme a été, par excellence, un phénomène évolutif.

Sans doute sera-t-il intéressant, parce que très minoritaire en Flandre, le VNV devait jouer un rôle dans la collaboration, de jeter un coup d'oeil sur ce qu'on y pensait du problème dans les années trente. Disons tout de suite que si Flamands et Wallons éprouvaient à l'égard du Reich des malveillances et des allergies nées des ressentiments de la guerre, la totalité de la Belgique se caractérisait — quelques intellectuels mis à part, — par une ignorance généralisée. La persécution antisémite accrut les antipathies des uns, les plus nombreux, tandis que le groupe nationaliste flamand manifesta des réactions, tantôt de silence gêné, tantôt d'explication es­sayant de se montrer compréhensive : les Allemands n'étaient-ils pas des « grands frères », qui avaient soutenu l'activisme en 1914-18 ? Cimenté par un romantisme culturel et social qui d'ailleurs s'étendait en se diluant au-delà de son strict électorat, le VNV était des plus disparates, dans tous les domaines mais aussi sur le plan qui nous occupe. Choqué par certaines outrances et soutenu par le maître à penser hollandais du mouvement, le professeur Geyl, le démocrate Borginon menaça de démissionner, parvint à écarter le pro-nazi Van Puymbrouck, mais échoua devant le raciste Ward Hermans qui avait le mérite, capital, de rapporter des voix à Malines et Anvers. Personnellement incolore, le « leider » Staf De Clercq s'efforçait de maintenir la balance égale. Ce Ward Hermans — futur SS — s'était déjà distingué en 1929, quand il avait diffusé un faux pacte militaire franco-belge dont le caractère apocryphe n'avait pu abuser que des faibles d'es­prit. Il publia en 1935 une brochure virulente où il justifiait l'Allemagne qui, selon lui, ne faisait que se défendre contre un peuple étranger. Vinrent ensuite quelques articles où se retrouvaient quelques thèmes classiques:

 

1 M. Liebman: Né Juif, Gembloux 1977, p. 35.

 

(p.309) effets dissolvants du communisme, de la franc-maçonnerie, de la juiverie, de tout ce qu'on détestait en somme : le marxisme, l'athéisme, le cosmopo­litisme, l'immoralité si parfaitement incarnée par le sexologue Magnus Hirschfeld et Léon Blum, auteur d'un livre où il préconisait le mariage à l'essai. Stavisky, le banquier Barmat et le Front populaire apportèrent ensuite de l'eau à son moulin. Il lui paraissait évident que les bellicistes juifs étaient en train d'endoctriner la France pour en faire un instrument de la conquête du monde à leur profit : capitalisme et bolchévisme, les deux visages de la domination juive. Et en Belgique même, ne jetaient-ils pas de l'huile sur le feu dans Le Peuple, sous la signature de ce récent immigré, Joseph Saxe ?

Ces délires trop connus, rappelons-le, restaient marginaux au sein du VNV, et ne trouvaient un certain écho qu'à Anvers. De Schelde, puis Volk en Staat s'en tenaient davantage à des arguments plus concrets et sans doute plus accessibles aux préoccupations de leurs lecteurs, comme cet amalgame qui est fréquemment fait entre Juifs et fransquillons. Ne possè­dent-ils pas les grands magasins ? Est-il normal qu'un Henri Buch (futur professeur à l'ULB, résistant et conseiller d'Etat) soit nommé magistrat à Anvers, donc appelé à juger des Flamands? (De Schelde, 13 mars 1936). De quoi se mêlent ces Juifs, qui proposent un boycott des produits alle­mands? Ils veulent nous attirer des ennuis (De Schelde, 3 mars 1936). La section francophone de l'Athénée d'Anvers regorge d'élèves juifs — donc doublement étrangers au peuple flamand : ce scandale soit cesser. Quicon­que prétend appartenir à une autre nation, doit être traité comme une autre nation. En tant que nationaliste, on admire et salue le nationalisme des Juifs, mais ce n'est pas être antisémite que de vouloir protéger ses propres ressortissants (Volk en Staat, 28 août 1937).

Les limites sont floues entre non-xénophilie, xénophobie affirmée, nationalisme et enfin racisme pur et simple. Contre ce dernier l'Eglise catholique, à vocation universaliste, dressait un rempart puissant. Les autres facteurs, on les retrouvait plus ou moins accentués dans des forma­tions telles que le Verdinaso, la Légion nationale et Rex — sans que le problème juif constitue un dogme auquel il fallût adhérer — ou s'en aller. Les excités avaient la parole, mais ce n'était pas parole d'Evangile, et le point n'était pas central. Faut-il rappeler qu'à l'Action française, Charles Maurras développait le thème de l'antisémitisme d'Etat, tandis que son voisin de colonne et co-directeur, Léon Daudet, déclarait ne pas partager son opinion ? Le parti de Léon Degrelle en resta longtemps aux malveil­lances suscitées par des points occasionnels, tandis que le gros de ses troupes prenaient ses propos pour ce qu'ils étaient au moment même : l'expression d'un nationalisme xénophobe. La plupart des membres en restaient à cette analyse parue dans Rex du 10 janvier 1936, où l'on distinguait les Juifs belges des autres. Les premiers étaient « nos conci­toyens, et nous n'admettrions pas qu'il en soit autrement»; Qu'ils soient tous sympathiques, c'est autre chose. Mais s'il y a un problème, c'est à cause des « nouveaux-venus » qui font au commerce une concurrence

(p.310) déloyale. Et puis, riches ou pauvres, ils sont « de gauche ». Cette question devrait être résolue « afin de prévenir le développement d'un antisémi­tisme aveugle, dont les conséquences pourraient être graves ». Dans ce but, il existait des « moyens pacifiques » de limitation et d'interdiction de sé­jour. — Un racisme véritable ne devait germer que dans les têtes isolées de futurs nazis, comme au sein de ce groupuscule « Volksverweering — Dé­fense du Peuple », fondé en 1937 par l'avocat anversois René Lambrichts (et financé, on l'apprendra plus tard, par des services d'outre-Rhin). Le VNV lui-même, du moins dans ses expressions officielles, restait soit réticent, soit limité aux arguments nationalistes, soit tout bonnement muet. La brochure-programme du parti, publiée en 1937 par Elias, ignore le sujet. Sous la signature du jeune Théo Luykx (conduite irréprochable pendant la guerre, futur professeur à l'université de Gand), une autre brochure estime que la politique ségrégationniste allemande est « en partie justifiée par les Juifs eux-mêmes, qui ont toujours été volontairement inassimilables». Le sionisme serait une solution, ce qui n'implique en aucune manière, se hâte-t-il d'ajouter, une quelconque supériorité de la race aryenne 2.

En fait, le problème prit une réelle consistance seulement après les lois de Nuremberg qui, en Allemagne, rendirent aux Juifs la vie toujours plus difficile : interdictions professionnelles et autres les poussaient à émigrer. Apparemment, le nazisme ne voulait pas leur mort, mais il les voulait ailleurs. Est-ce à dire qu'à ce moment là, on put voir aussitôt se creuser un véritable abîme entre les conceptions hitlériennes et celles des Puissances démocratiques? Force nous sera de répondre par un non catégorique. Partout, les pays s'étaient cristallisés sous la forme de l'Etat-Nation, au sens le plus étroit du terme. Pour entrer quelque part, il fallait un passeport et un visa, celui-ci délivré par une autorité consulaire de l'éventuel sol d'accueil ; pour s'y établir, des conditions précises devaient être remplies. Certes, l'opinion mondiale s'émut. Une conférence se réunit en 1937 à Evian, où chacun s'attacha surtout à faire valoir ses propres difficultés en minimisant celles des autres. Les Etats-Unis étaient disposés à accueillir tous les Juifs qu'on voulait - bien entendu dans les limites des quota réservés depuis 1921 à l'immigration allemande. Leur existence physique, après tout, ne semblait pas menacée. L'URSS refusa même de s'associer à l'effort général : elle n'en accueillit pas un seul. Ailleurs, il y eut une certaine bonne volonté, mais au compte-gouttes. Le problème s'aggrava en décembre 1938 avec les représailles qui suivirent l'assassinat d'un diplo­mate allemand par un Juif polonais. Cette « nuit de cristal » entraîna des dizaines de meurtres, 20 000 arrestations, 7 500 mises à sac et 101 incen­dies de synagogues. Le danger se précisait, l'exode s'aggrava. Des bateaux de réfugiés sillonnèrent les océans avec des vicissitudes diverses, souvent

 

2 Ces citations flamandes sont puisées dans M. Depuydt : Sporen van antisémitisme in België tussen de twee wereldoorlogen. De houding van het VNV, mémoire de licence KUL, 1978.

 

(p.311) dramatiques, toujours angoissantes. Des comités, des groupes de pression s'activèrent, avec des résultats partiels — et signalons en Belgique les efforts de J. Wolf, M. Gottschalk et H. Speyer, bien introduits dans les sphères gouvernementales. Dans nos cantons de l'Est, des amateurs de «petites affaires» — qui n'étaient pas juifs... — vendirent des passages clandestins pour une rénumération de 1000 ou 1500 francs. La soupape officielle s'ouvrit et se referma, au gré des pressions et des possibilités. Un camp de réfugiés s'ouvrit à Merxplas, mais quelque 5 000 fuyards non autorisés et non recensés se fondirent dans l'anonymat, aidés à Bruxelles et Anvers par la solidarité de leurs coreligionnaires. Certes, la pitié était communément partagée, et nous nous en voudrions de ne pas citer, dans la Nation belge du 13 octobre 1938, ce texte où Robert Poulet déclarait compatir « de tout cœur aux infortunes qui sont infligées, dans presque toute l'Europe centrale, à des êtres faibles et innocents, ... au nom d'un racisme dont les bases philosophiques, scientifiques, psychologiques sont absolument inexistantes». Mais la petite Belgique pouvait-elle absorber les centaines de milliers de Juifs allemands qui, sans doute, allaient bientôt demander un asile ailleurs?

Les catholiques étaient émus dans leurs sentiments de charité, les libéraux étaient choqués, et les socialistes indignés — mais aucun d'entre eux n'oubliait les intérêts nationaux. A la Chambre, une rare unanimité se fit à la séance du 22 novembre 1938, dont le niveau mérite d'être souligné. Après une chaleureuse interpellation de la socialiste Isabelle Blume qui fut saluée par des « applaudissements prolongés sur tous les bancs », le minis­tre de la Justice Pholien la félicita de son «très beau discours». Il se trouvait, dit-il, devant la nécessité contradictoire de défendre l'ordre public et de se soumettre aux règles d'une « saine humanité ». Les visas légitimes étaient toujours accordés. On avait fermé les yeux sur les premiers 850 réfugiés. Il en était venus 1250 en août, 870 en septembre... Aujourd'hui, ils étaient « des dizaines de milliers » dont se précisait la perspective. Des camps avaient été ouverts, 250 enfants venaient d'être accueillis. Que faisait-on ailleurs ? Beaucoup moins. Seule une conférence internationale pourrait résoudre le problème ; la Belgique s'y associerait « du plus pro­fond du cœur ». — Le catholique Du Bus de Warnaffe abonda dans le même sens, mais en appuyant sur le point de vue économique. Le 8 avril dernier, 800 travailleurs gantiers, à Bruxelles, s'étaient mis en grève pour protester contre la concurrence juive. Nous avions accordé « une facile hospitalité à quelque 50 000 Juifs » lesquels, trop souvent, trouvaient « dans l'inobservation des lois sociales des facilités de concurrence déshon-nête qui, si l'on n'y (prenait) garde, (pourrait) par contagion mettre en péril l'économie même de ces lois ». L'antisémitisme nous menaçait, il était urgent de l'éviter. « Si nous ne sommes pas très vigilants, j'ai la conviction personnelle qu'un problème juif pourrait se poser en Belgique avant cinq ans. » Nous étions une terre de refuge, mais pas une terre d'exploitation. Il fallait être humains, mais pas dupes. La limite de nos capacités d'absor­ption était atteinte. — Le communiste Relecom concéda que les refoule-

(p.312) ments avaient été suspendus jusqu'au 22 novembre ; mais que ferait-on ensuite ? Il y avait aussi des patrons belges qui ne respectaient pas les lois sociales. A quand une initiative internationale ? Et de reprocher aux rexis-tes le ton antisémite du Pays Réel. — A quoi le rexiste Horward répondit que quand on était un admirateur inconditionnel de l'Union soviétique, cette championne toutes catégories de la persécution, il était préférable de se taire. En attendant, dit-il, la saturation était atteinte avec 90 000 Juifs, il convenait de recenser, planifier, réglementer, et de faire appel à la solida­rité internationale. — Gérard Romsée, porte-parole du VNV, tint à stig­matiser dès la première phrase les méthodes d'outre-Rhin. Ce qui était préoccupant, c'est que d'aucuns cherchaient à utiliser ces malheureux réfugiés pour exciter l'opinion contre l'Allemagne — une manœuvre qui était sans utilité pour les Juifs, et dangereux pour nous. Une immigration massive était-elle imaginable ? La communauté nationale devait être pro­tégée sur le plan économique, et aussi dans son intégrité culturelle. Avec 280 000 chômeurs, notre marché du travail ne pouvait plus accueillir personne, et le commerce lui aussi était saturé. Par ailleurs, il y avait les lois de l'humanité : et de proposer un choix sévère, en fonction de la gravité des situations individuelles ; des permis de séjour temporaires, mais aussi des interdictions de travail. Dieu merci il n'y avait pas d'antisémitisme en Belgique ; il y en aurait, si on se laissait envahir. Humanité oui. Hospitalité oui. Mais aussi protection des intérêts de la communauté nationale. — Le socialiste Eekeleers stigmatisa le groupuscule. « Volksverweering » et Vandervelde, « patron » du Parti Ouvrier Belge, après avoir souligné que les Juifs avaient, comme les autres, à respecter les lois sociales, reconnut la « bonne volonté évidente » du gouvernement et se réjouit de l'unanimité qui allait se faire sur un ordre du jour traduisant l'émotion générale, le souci de concilier ordre public et sentiments d'humanité, et faisant con­fiance aux autorités à la fois sur le plan intérieur et dans la perspective d'actions internationales. — Cet ordre du jour, présenté par les trois partis traditionnels, fut voté à l'unanimité le 24 octobre 1938 ; seul s'abstint le communiste Relecom ; c'était le maximum de ce que pouvait faire un parti dont tous les votes, sur tous les sujets, étaient toujours systématiquement négatifs.

 

L'exode des Juifs. Pour eux, quel statut?

 

Fondamentalement, la Belgique était donc saine, même si son ethno-centrisme national semble, aujourd'hui, quelque peu dépassé. Toutefois, la situation générale se faisait toujours plus préoccupante, et il était difficile d'enrayer une immigration clandestine qui obligeait un nombre croissant de malheureux à s'entasser dans des taudis et y subsister (qu'eussent-ils pu faire d'autre?) en se livrant à des travaux aussi peu contrôlés qu'ils l'étaient eux-mêmes. On aura remarqué, plus haut, l'argument de la con­currence économique. Les socialistes ne pouvaient manquer d'y être sensibles, (p.313) et davantage encore les syndicats. A Anvers, le bourgmestre socialiste Camille Huysmans, connu pour son esprit d'indépendance, allait plus loin que son parti et protégeait de son mieux ses immigrés : rien de très étonnant à ce qu'aux élections communales d'octobre 1938, le respectable parti catholique, qui menait campagne contre lui, se soit présenté comme un rempart contre « plus de cinq mille étrangers, pour la plupart des Juifs allemands», dans lesquels on voyait déjà «un corps d'élite pour la pro­chaine révolution » 3. L'électoralisme a ses exigences... La mobilisation de l'armée en août 1939 devait, elle aussi, jouer son rôle : graduellement jusqu'à 650 000 hommes sous les armes, et parmi eux beaucoup d'indé­pendants et de travailleurs en situation précaire, tandis que leurs familles connaissaient des moments difficiles. Et pendant ce temps-là que faisaient les «étrangers», eux aussi protégés après tout par le sacrifice des natio­naux? Ils prenaient leur place et raflaient leur clientèle!

Répétons-le : un journal de droite comme la Libre Belgique repoussait de toutes ses forces le racisme et stigmatisait les « cruautés révoltantes » qui se déroulaient outre-Rhin (voir, entre cent exemples, les 15, 17 et 19 novembre 1938). L'antisémitisme à l'hitlérienne était refusé, aussi parce qu'il était essentiellement anti-chrétien (11 avril 1938). — C'était la foi catholique qui avait empêché Dollfuss, Salazar et Franco de tomber, « mal­gré les sollicitations de la politique, dans les erreurs du racisme et du nationalisme exagéré » (6 août 1938). — Le racisme était une hérésie qui menaçait « les assises surnaturelles de l'Eglise », déniait à l'humanité «toute valeur spirituelle» et constituait «un danger international aussi grave que le bolchevisme » (18 novembre 1938). — A la mort de Pie XI, on le glorifia d'avoir combattu « avec une inlassable intrépidité, jusqu'à son dernier souffle, le racisme et le communisme, ces deux fléaux contempo­rains» (11 février 1939).

Mais il y avait, tout de même, cet afflux inquiétant d'étrangers tout à fait incompatibles et inassimilables, avec des caractéristiques qui mettaient mal à l'aise les Juifs belges eux-mêmes. Entendons-nous bien : la prover­biale générosité juive intervint sans compter, mais est-ce à dire que la communauté israélite formait un bloc sans faille? Sait-on suffisamment que le culte hébraïque est le seul dont tous les offices se terminent, selon le rituel, par l'exécution de la Brabançonne et des prières pour le Roi? Emouvant témoignage d'une volonté d'intégration, en dépit de quelques différences enrichissantes et pas plus fortes, d'ailleurs, que celles qui distin­guent les Belges de souche entre eux. En fait, on ignore à quel point le monde juif est divisé par ses origines géographiques et les vicissitudes historiques variées qui en résultèrent, et dont même les sensibilités reli­gieuses conservent l'empreinte, par les progrès de la laïcité et, bien en­tendu, par des opinions politiques aussi contrastées qu'ailleurs; par les attitudes à l'égard du grand rêve qui se précisait à la faveur des persécutions : le sionisme.

 

3 M. Steinberg: La solution finale en Belgique, dans la Revue Nouvelle, octobre 1983, p. 298.

 

(p.316) Après 1940. Toujours le « statut »

 

Les remous de l'Apocalypse n'étaient pas encore apaisés lorsque, le 19 juin 1940, le président du Parti ouvrier H. De Man rédigea un pro­gramme de gouvernement où il alignait onze mesures qui lui paraissaient devoir s'imposer dans l'immédiat, pensait-il, puisque la fin de la guerre était proche, et avec elle, la libération du Roi. Y figurait la « protection de la race, en respectant les commandements de l'humanité ». Il est clair qu'à cette date, dans l'esprit de l'ancien ministre, il ne s'agissait pas d'un quelconque alignement sur des idées ou des législations allemandes. Falke-nhausen venait de lui dire qu'il se désintéresserait de nos affaires intérieu­res ; au surplus, après la brève et foudroyante parenthèse des opérations militaires où notre sol n'avait servi que de voie de passage, on pouvait considérer que la Belgique allait bientôt recouvrer son indépendance4.

Peu après, une opinion plus surprenante nous est fournie par un homme des plus honorables. Résistant de la toute première heure, puisqu'il avait été écroué à Saint-Gilles après son refus de reprendre ses fonctions à la radio contrôlée par l'occupant, Paul Lévy — converti au catholicisme — rédigea en septembre 1940 un mémoire de 33 pages qui était le fruit de ses réflexions sur le problème. Il affirmait la nécessité d'un «statut» qui serait résolument «a-sémite et antiraciste». Les premiers racistes étaient à ses yeux les Juifs, puisqu'ils refusaient de s'adapter à leur entourage (comme il l'avait fait lui-même). La solution allemande devait être repoussée sans hésitation parce que raciste et donc, en un certain sens, confirmant les désirs des Juifs eux-mêmes. La judéité n'était que la consé­quence d'une religion, mais quel engrenage ! Enfermer ces gens dans un ghetto, c'était les renforcer, donc alimenter un fâcheux antisémitisme, donc ne plus pouvoir sortir d'un cercle vicieux. Les solutions française et belge (c'est-à-dire l'assimilation) avaient été d'abord des plus satisfaisantes, mais

 

4 CREHSGM. Papiers De Man, n° 142.

 

(p.317) tout avait changé avec « l'afflux brutal » de masses tout à fait étrangères, parce que leur racisme était opposé à notre «morale ethnique». Et de proposer une autre solution belge :

« 1. Ne font partie de la communauté nationale belge, et ne peuvent donc être citoyens belges que les individus nés en Belgique, dont un des parents est lui-même né en Belgique et qui, par son attitude, sa vie et ses actes a prouvé qu'il se considérait comme Belge et uniquement comme tel...

« 2. L'exercice de la religion juive un an après la mise en vigueur (du statut). Les subsides officiels seront supprimés. La possibilité d'émigrer sera donnée aux Israélites désirant continuer à exercer leur religion... » (Suit l'interdiction des abattages rituels, des cercles d'études, des associa­tions culturelles...)

«3. Les mariages des conjoints ayant chacun plus de deux grands-'parents de religion juive sont, en principe, prohibés. Le fait, pour une personne d'origine israélite, de choisir son conjoint parmi des individus de même origine sera considéré comme un acte prouvant qu'elle s'exclut de la communauté nationale au sens du paragraphe 1 » 5.

Ce texte, rédigé en prison répétons-le, n'a lui non plus rien à voir avec les Allemands, puisque la première ordonnance de l'administration mili­taire ne date que du 23 octobre. Lévy allait subir ensuite une année horrible à Breendonck, être libéré en novembre 1941 (sur intervention, paraît-il, de De Man et du Roi), passer en Angleterre et devenir après la libération fonctionnaire européen, puis professeur à l'université de Lou-vain. Interdire une religion ? Restreindre le libre choix d'une compagne de vie et des liens sentimentaux? Par la suite, l'auteur a affirmé qu'il ne s'agissait que d'une boutade. A chacun d'apprécier... Au minimum, c'était pourtant l'extrapolation d'un cas personnel ; ce mémoire d'un homme intelligent et courageux, nous aurions d'ailleurs préféré l'oublier, si l'hon­nêteté ne nous avait pas imposé d'en faire mention. En tout état de cause, Paul Lévy s'inscrivait, lui aussi, dans «l'air du temps»... Signalons en passant que la fausse nouvelle de sa mort avait été diffusée par le clandes­tin La Liberté avec ce commentaire : « Ce grand Belge a détruit par son exemple toutes les affirmations tendant à faire croire que les Juifs étaient apatrides » (nos 38-39).

La même idée de « statut » se retrouve chez Robert Poulet, tout aussi détaché de l'influence allemande que les deux autres. Est-ce à dire qu'il avait changé d'avis, cet écrivain dont nous reproduisions plus haut les commentaires apitoyés ? Certainement pas, mais dans l'intervalle, lui qui aurait tant voulu empêcher une guerre (« évitable, bête et mal engagée », estimait P.H. Spaak), il s'était irrité de certaines propos belliqueux tenus par des voix Israélites ; surtout, se méprenant sur les pouvoirs que la loi du 10 mai 1940 avait conférés aux secrétaires généraux, il eût souhaité les voir prendre des initiatives prévenant et limitant celles de l'ennemi.

 

' CREHSGM. Ibid., n°s 224-234.

 

20:55 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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