27/01/2017

Flashback: Brussel (Bruxelles) 1994 - Me Michel Graindorge projette le buste de l'antisémite Edmond Picard à terre (au Palais de Justice de Bruxelles) (in: LB, 18/02/1994)

18/02/1994

Michel Graindorge

MR GRAINDORGE REVENDIQUE UN ATTENTAT DU SOCIALISME MILITANT A L'ANTISEMITISME(BUSTE D'EDMOND PICARD PROJETE A TERRE)

LAPORTE,CHRISTIAN

Page 17

Vendredi 18 février 1994

Le buste d'Edmond Picard projeté à terre au palais de Justice de Bruxelles

Me Graindorge revendique un «attentat»

L'émoi est grand au palais de Justice de Bruxelles. Sans doute y eût-on préféré qu'on ne médiatisât pas l'affaire, mais comme le parquet a ouvert une information et que tout finit par se savoir...

Jeudi dernier, à l'issue d'une conférence donnée dans le cadre des rencontres littéraires et artistiques au Jeune Barreau par le président du tribunal de commerce, Foulek Ringelheim, sur Edmond Picard, le célèbre avocat qui fut aussi écrivain et même sénateur socialiste mais qui, à l'automne de sa vie, professa certaines idées antisémites, Me Michel Graindorge prit l'initiative de renverser le buste de Picard qui trônait devant la Cour de cassation, lui cassant non seulement le nez mais fêlant aussi au passage plusieurs dalles devant la salle d'audiences.

«NAZI» AVANT LA LETTRE?

Ce faisant, «l'enfant terrible» du Barreau de Bruxelles savait pertinemment bien qu'il commettait un délit contre les propriétés publiques et qu'il est, selon l'article 526 du Code pénal, passible d'un emprisonnement de huit jours à un an pour avoir mutilé ou dégradé des monuments, statues, tableaux ou objets d'art quelconques, placés dans les églises, temples ou autres édifices publics. Soit dit en passant, ceux qui dégradent les plaques indicatrices des rues tombent sous la même disposition...

Michel Graindorge n'en revendique pas moins et totalement son acte qu'il qualifie même de politique! Il confia, du reste, pour asseoir encore sa portée, à un de nos confrères qu'il n'était, au moment des faits, ni dépressif ni sous l'emprise de médicaments voire de l'alcool.

Et, en même temps, il exposa longuement les raisons de son geste iconoclaste au procureur du Roi, Benoît Dejemeppe. Bref, un geste assumé en pleine responsabilité et contrôle de soi.

En fait, Michel Graindorge s'est dit profondément scandalisé par le fait que l'image d'un avocat qui fut pourtant un démocrate avéré avant de verser dans des théories antisémites soit encore présente dans les couloirs de Thémis et y soit même montrée comme une figure emblématique.

Le thème de la conférence du président Ringelheim portait aussi sur cette déviation sous le titre non équivoque de «Edmond Picard: un juriste de race».

Pas question, évidemment, de nier que, pendant les trois quarts de sa vie, l'homme fut un passionné de culture mais aussi un humaniste au service de la Justice et des classes les plus démunies de la société, mais, en fin de parcours, il dériva lentement vers un antisémitisme primaire, indigne à vrai dire, de l'intellectuel qu'il avait été.

Michel Graindorge décida donc de passer à l'acte contre ce qu'il a appelé une statue de nazi (avant la lettre: Picard est mort en 1924!) et n'hésiterait pas à récidiver.

Il est tellement décidé qu'il a déjà annoncé qu'il refuserait tout compromis qui ne ferait qu'accroître le déshonneur...

Le buste retrouvera-t-il sa place? À l'évidence, une question de conscience pour les autorités du palais: qu'on remette ou non Edmond Picard sera, de toute façon, interprété comme un geste politique...

  1. L.

Du socialisme militant à l'antisémitisme

Le jeudi 21 février 1924, un immense titre barrait toute la une du «Peuple»: Edmond Picard est mort. L'«organe de la démocratie socialiste» consacra plus d'une page au décès de l'avocat qui fut aussi sénateur provincial du Hainaut et un grand ami des artistes, dans toutes les formes d'expression. Et dans un éditorial lyrique, il rendait hommage à un grand esprit (qui) a cessé de penser, à une âme d'élite qui ne s'exprimera plus, bref à l'une des personnalités dominantes de ce temps, ensevelie dans la mort.

Emile Vandervelde comparait, de son côté, le départ de Picard à une Lumière qui s'éteint. Un an plus tard, le même journal décrivait longuement l'hommage rendu au palais de Justice de Bruxelles par ses pairs à l'occasion de l'inauguration d'un buste, dû au sculpteur Mascré.

Pour l'occasion, la Conférence du Jeune Barreau avait fait appel aux meilleurs orateurs du moment, des avocats bien entendu, comme Mes Alexandre Braun, Léon Hennebicq ou Paul-Emile Janson, mais aussi des représentants du monde des arts comme Victor Rousseau ou Georges Eeckhoud, alors que la synthèse avait été confiée à Jules Destrée. C'est ce buste qui a été jeté de son piédestal par Michel Graindorge...

Picard, cet homme tellement encensé pour ses engagements de démocrate qui allait entrer au Parti ouvrier belge pouvait-il en même temps être le héraut d'un certain antisémitisme? La réponse est, malheureusement, positive et selon un de ses biographes, René Warlomont, qui retraça sa vie dans la «Biographie nationale» de l'Académie royale de Belgique, c'est précisément sa militance qui devait l'amener à épouser des idées peu compatibles avec la fraternité socialiste... Un «antisémitisme tout cérébral» mais réel quand même...

En fait, Edmond Picard publia sa Synthèse de l'antisémitisme en 1893 alors qu'il s'était résolument rangé derrière la bannière rouge des travailleurs. Les défenseurs de l'avocat disent que c'est son aversion foncière pour les puissances d'argent qui l'auraient amené à devenir antisémite. Tout est cependant question de mesure et il n'était guère excusable qu'un homme d'une grande qualité versât dans cet excès, même si à l'époque, on ne parlait pas encore autant de racisme qu'aujourd'hui. Il n'empêche, que parler de «parts de goinfres» à propos des parts de fondateurs d'entreprises, pour prendre un exemple, était plus qu'un dérapage de langage.

Et plus près de nous, d'aucuns de nous rappeler que la personnalité de Picard ne manqua pas d'impressionner certains porte-parole de l'Ordre nouveau comme Paul Colin qui, dans la revue d'extrême droite «Cassandre», consacra en février 1936 plus d'une page à un gêneur qu'il appréciait beaucoup. Un an plus tard, ses théories furent mises en exergue lors d'un congrès antisémite à Berlin et en 1942, en pleine guerre, une maison d'édition pro-nazie ressortait sa Synthèse de l'antisémitisme...

 

CHRISTIAN LAPORTE

 

 

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