11/04/2010

19th century - Edmond Picard, an antisemitic lawyer / Jules Destrée, also antisemitic, in the 20 th century

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Ringelheim Foulek, Edmond Picard, jurisconsulte de race, éd. Larcier, 1999

 

(p.10)

Me Picard professa pendant quarante ans, jusqu'au dernier jour de sa vie en 1924, les formes les plus effroyables du racisme et de l'antisémi­tisme. Il ne fut pas un antisémite ordinaire comme beaucoup l'étaient à l'époque. Il avait horreur du conformisme. Il fut un antisémite enragé. En cela il fut véritablement grand ; le plus grand antisémite de son pays, le Drumont belge : un compliment qui l'aurait ravi. S'il est vrai que l'antisémitisme a été la maladie des sociétés européennes de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, Edmond Picard a été un grand malade. Il fut le vulgarisateur de l'antisémitisme racial. Voilà pourquoi on évite de trop soulever le couvercle du sarcophage où il gît embaumé. Le mépris des races inférieures et la

 

(i)                  A. PASQUIER, Une grande figure belge contemporaine: Edmond Picard, Paris-Bruxelles-Londres, Association des écrivains belges, 1912, réédité en 1945 aux éditions Office de publicité, Bruxelles.

 

(p.11) haine des Juifs ont fixé toute sa vision du monde, ont déterminé toutes ses conceptions sociales, juri­diques, littéraires, « scientifiques ». De même que les mordus de la cuisine italienne mettent du basilic dans tous les plats, Picard assaisonnait tout ses écrits d'épices raciologiques. La race était pour lui le facteur fondamental de toute civilisation. Ce sénateur socialiste fut en vérité un préfasciste.

Ce n'est pas là appliquer rétroactivement les concepts d'aujourd'hui à une époque où ils n'avaient pas cours. Si les idéologies ont évolué, les valeurs qui les sous-tendent sont les mêmes. Les fascismes européens sortent directement des thèses dont Picard s'est fait le souteneur exalté. La ligne de fuite imaginaire qui prolonge la trajectoire intellec­tuelle empruntée par Picard conduit à Auschwitz. Certes, il ne pouvait pas le savoir, mais cela n'est pas une circonstance atténuante. On n'écrit pas impu­nément, il lui faut assumer à titre posthume la récolte des idées qu'il a semées. Il s'est affirmé socialiste national avant que d'autres n'inversent l'ordre des termes.

 

(p.12) On n'en finit pas de s'étonner que la folie antisé­mite ait pu envahir les nations de la plus haute cul­ture, au point que l'une d'elles finira par inventer pour les Juifs le crime contre l'humanité. Picard n'a pas eu la chance de connaître cette prodigieuse invention qui a dépassé toutes ses espérances. Mais il a participé activement aux travaux préparatoires qui l'ont rendue possible. Son exemple peut servir à (p.13) expliquer ce qui reste encore une énigme. L'examen de l'évolution intellectuelle de cet homme représen­tatif des égarements de son époque, dans le climat de la société belge, peut aider peut-être à compren­dre les raisons de la déraison antisémite et raciste qui est loin, comme on sait, d'avoir disparu.

 

 

(p.28) Il fonde le Journal des tribunaux (le/. T.), paraissant deux fois par semaine. On y publie des articles de doctrine, de la jurisprudence, des comptes rendus de procès, des critriques littéraires, des points de vue sur les questions politiques et sociales et de temps en temps des textes violemment antisémites. On y trouve le meilleur et le pire. Chaque lundi, Picard préside le comité de rédaction; chaque jeudi, il officie au conseil d'administration des Pandectes', chaque jour, il déjeune en corrigeant des épreuves au café de L'Étrille, rue de Rollebeek. Le/. T. existe toujours. Les équipes qui se sont succcédé à la rédaction du journal depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en ont fait une revue juridique hebdomadaire de haute tenue. Il est, pour les prati­ciens du droit, ce qu'il est convenu d'appeler un « incontournable ».

 

(p.29) En face, la revue La, Jeune Belgique animée par Max Waller, Ivan Gilkin et Albert Giraud s'oppose au naturalisme et au positivisme littéraire et défend une esthétique dominée par le souci de la forme, de l'imagination et du style. En gros, l'art pour l'art contre l'art pour la révolution. Picard, qui a fait de la contradiction son art de vivre, ne supporte pas les contradicteurs. Qui ne pense pas comme lui est un sot. Il entraîne dans son sillage de jeunes avocats progressistes dont la plupart ont fait, font ou feront leur stage chez lui et qu'il tient sous son charme : Emile Verhaeren, Eugène Demolder, Georges Rodenbach, Maurice Materlinck, Jules Destrée.

 

(p.31) /Pour Picard,/ les Sémites ont la cervelle « angustiée » /(néologisme)/

 

(p.38) /La psychologie des foules (1894) (Le Bon)/

Ce livre influencera nombre de penseurs (Freud lui-même y puisera des idées) et d'acteurs politiques importants, intéressés par l'art de conduire les mas­ses. Mussolini et Hitler sont ceux qui ont le mieux mis en application les préceptes du docteur Le Bon. Dans ses Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du volume du crâne (ouvrage couronné par l'Académie des sciences et la Société d'anthropologie de Paris en 1879), il expose que le critère de distinction des races supérieures et inférieures réside dans la proportion de crânes très développés qu'elles contiennent.

 

(p.40)  Ce siècle que Léon Daudet, nationaliste et antisémite, qualifie de stupide pour s'être laissé corrompre par ces créations judéo-maçonniques que sont la démocratie et le socia­lisme égalitaire, nous a légué un héritage infernal dont nous n'avons pas fini d'établir l'inventaire.

C'est le siècle de la confusion des idées. Il est souvent malaisé, comme l'a montré Canguilhem, de démêler dans l'histoire des sciences ce qui procède d'une démarche scientifique et ce qui relève de l'idéologie. Les glissements épistémologiques sont fréquents et indiscernables à première vue. L'homme de science, de bonne ou de mauvaise foi, passe aisément d'un plan à l'autre, donnant à ses convictions idéologiques une autorité scientifique abusive. La pensée des scientifiques évolue; les meilleurs d'entre eux changent d'avis, nuancent voire renient des textes de jeunesse. Mais leurs pre­miers écrits restent. Des œuvres scientifiques sont manipulées à des fins de propagande idéologique, suivant une technique éprouvée, consistant à sélec­tionner arbitrairement des extraits qui ne représen­tent plus du tout la pensée de leur auteur.

La théorie de la sélection naturelle de Darwin, telle qu'elle est formulée dans La descendance de l'homme, a pu être interprétée de manière ten­dancieuse comme une défense de la pureté de la race, alors que Darwin soutient que sans une éthi­que de la sympathie à l'égard des faibles et des étrangers, l'homme déchoirait de sa condition d'homme civilisé : une éthique qui contredit les (p.41) théories racistes. Mais d'autre part, le darwinisme social comporte suffisamment d'ambiguïtés pour alimenter des thèses contradictoires.

Les écrits de Nietzsche seront pervertis par les idéologues nazis. Il ne manque certes pas dans son œuvre des passages contre les Juifs, comme on en trouve chez Voltaire. Mais il haïssait l'antisémi­tisme de sa sœur et de Wagner. Il écrit dans sa Généalogie de la morale (III, 26) : « Je ne puis les souffrir non plus, ces nouveaux trafiquants en idéa­lisme, ces antisémites qui aujourd'hui tournent des yeux, frappent leur poitrine de chrétiens, d'Aryens et de braves gens, et (...) cherchent à soulever tout l'élément "bête à cornes" d'un peuple ».

Ernest Renan, professeur d'hébreu au Collège de France, démontre l'inégalité des civilisations et la hiérarchie des races par l'étude comparée des lan­gues sémitiques et indo-européennes. Il justifie la colonisation des races inférieures au nom de la supériorité de l'Occident. Il évoque « l'épouvanta­ble simplicité de l'esprit sémitique ». Picard ne manque pas de se réclamer de Renan pour étayer ses écrits racistes. Mais il y a plusieurs Renan. L'Avenir de la science, écrit en 1848, à 25 ans, et publié en 1890, est un plaidoyer pour les idées socialistes et les principes de 1789. Dans une conférence de 1883, Renan déclare que l'histoire du peuple juif est une des plus belles et qu'il ne regrette pas d'y avoir con­sacré sa vie.

 

Karl Marx, le théoricien du socialisme scientifi­que, explique que l'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes. Arthur Gobineau et Georges Vacher de Lapouge, les pères français du racisme européen, affirment, eux, que l'histoire de l'humanité, c'est l'histoire de l'antagonisme des races supérieures et inférieures, les Aryens contre les Sémites. Vacher de Lapouge : « L'individu est écrasé par sa race, et n'est rien; la race, la nation sont tout. »

 

(p.42) Arthur Gobineau et Georges Vacher de Lapouge, les pères français du racisme européen, affirment, eux, que l’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de l’antagonisme des races supérieures et inférieures, les Aryens contre les Sémites.

 

(p.43) Albert Giraud publie dans La Jeune Belgique un article dans lequel Edmond Picard, le directeur de L'Art moderne, est indirectement traité d'imbécile. Le lendemain, l'avocat à la Cour de cassation, muni d'un gourdin, attend Giraud au coin d'une rue, l'interpelle et le roue de coups. Giraud envoie ses témoins. Le duel au pistolet a lieu, selon les règles, dans un pré au Fort Jaco à Uccle. Les deux hommes sont fougueux mais pas fous. Mourir pour la littérature « d'accord, mais de mort lente... ». Ils con­naissent les bonnes manières. Ils ont la courtoisie, l'intelligence et l'habileté de se rater mutuellement.

 

(p.49) /Décembre 1887. Picard au Maroc/

Il se sent l'ardent devoir d'avertir les élites d'Europe de la gravité du péril juif. Car si l'Arabe, hébété, reste immobile dans son désert, « le loutre, lui, déménage », il quitte son tas « d'immondices séculaires » et un jour on le retrouve dans une grande ville d'Europe, travesti, naturalisé. La larve est devenue Rotschild. Dans le Mellah de Meknès il y a une école française créée par l'Alliance Israélite universelle, où les enfants juifs apprennent à « bien marcher sur leurs pattes de derrière » et à réciter Racine. La « race usurière et thésaurisante » s'infiltre ensuite comme des termites dans le corps des Nations aryennes.

 

(p.54)

/La race doit être la base des réformes légales/

Ces idées seront reprises et ressassées dans La Synthèse de l'antisémitisme (1892), L'Aryano-Sémitisme (1898) et Le Droit pur (1899), sa trilogie antisémite.

 

 

(p.58) Bernard Lazare, un révolutionnaire libertaire, qui comme d’autres intellectuels juifs de son temps, a traversé une période d’antisémitisme où il entrait sans doute une part de haine de soi. Il a eu honte de l’image abjecte, transmise par le Moyen Âge et dont l’horreur qu’elle suscite rejaillit sur le nom qu’il porte, du Juif usurier, rapace et insociable. Il a partagé cette vision idéologique, largement répandue dans les milieux socialistes et alimentée par Marx lui-même, qui fait du juif le symbole de l’exploitation capitaliste. Il distinguait cependant les Juifs d’argent et les Israélites perpétuant la tradition des prophètes. (…)

(p.59) Polémiquant avec Drumont, Lazare lui pose cette question qui retentit rétrospectivement comme une terrible prémonition : « Avez-vous d'autre solution, au bout de vos idées, de votre logi­que, que le massacre des Juifs du monde entier? » II était donc possible, dès cette époque, d'imaginer où conduisait cette logique. 

 

(p.60) Le danger : le péril juif. Picard démasque Israël

 

Picard, psychologue des peuples, affirme que le Juif menace l'âme aryenne dans son « indépendance psychologique ». Il classe le Sémite au second en (p.61) rang dans la hiérarchie cérébrale de l'humanité, le troisième rang étant occupé par le Nègre. Mais si le Juif est un Sémite et que le Sémite a le cerveau étri­qué et rudimentaire, s'il est biologiquement impro­pre au progrès, voué à la stagnation intellectuelle et morale, comment se fait-il qu'il soit si dangereux ? C'est, explique Picard, qu'un important contingent de la race sémitique s'est répandu sous le nom de Juifs parmi les Aryens et a acquis une puissance dia­bolique, en accaparant l'argent et le journalisme, grâce à quoi il influence la direction politique et sociale des pays aryens. La force de ma thèse, clai­ronne Picard, dont les livres ne sont qu'une antho­logie des lieux communs des pamphlets antisémites, est de « démasquer cette habileté d'Israël qui vou­drait s'exclure de sa race pour donner plus aisément le change sur les conséquences de ses actes et nous inquiéter moins en s'assimilant fictivement à nous ». Mais cela ne marchera pas, conclut-il, car nul ne peut sortir de sa race.

Par quel prodige ces sous-hommes, produits d'une race débile, sont-ils parvenus à régenter des nations dont la supériorité dans tous les domaines est si éclatante ? Picard n'élude pas les questions embarrassantes : comment, se demande-t-il, le cer­veau sémite comprimé dans ses parois étroites a-t-il pu donner des esprits tels que Meyerbeer, Halévy, Mendelssohn, Spinoza, Heine, Marx, Lassalle, Dis­raeli, Rachel ou Sarah Bernhardt ? (…)

 

(p.63)

4. La solution : « Mettons à l'ordre du jour du droit et du socialisme : L'ANTISÉMITISME ! »

Les nations aryennes, poursuit Picard, sont en état de légitime défense. Elles doivent refuser le gouvernement occulte des Juifs. « L'âme aryenne, crie-t-il, a répondu Non ! dans toute l'Europe con­temporaine, en soulevant le néo-mouvement anti­sémitique. » Comme dit si bien Drumont : « Tant que les hommes qui s'occupent de la question sociale n'auront pas étudié le Juif, ils ne feront que de la bouillie pour les chats. » (…)

(p.64) Il faut commencer par renoncer au sentimenta­lisme débilitant et à l'humanisme naïf et demander aux sciences sociales et juridiques une solution à la mesure du danger. Picard fait une proclamation solennelle :

« Mettons à l'ordre du jour du droit et du socialisme, qui désormais n'est plus un épouvantail, mais un vaste institut de science où se rencontrent et travaillent les esprits avides de justice, de toutes les classes : L'ANTISÉMITISME ! (') »

« II faut envisager avec sang-froid, comme une mesure de sécurité, la suppression de l'influence juive et, pour y parvenir, la destruction des fortunes juives, par une législation réformatrice de la Bourse, par la répression de la spéculation stérile, par le droit de résilier ou de réduire en équité tout contrat léonin, par l'organisation de péna­lités sévères contre l'agiotage, par l'application impi­toyable des responsabilités et du devoir de restitution contre ceux qui s'enrichissent aux dépens d'autrui et sans fournir aucun équivalent augmentant le patrimoine commun [...]. Par l'exclusion du Juif des fonctions gou­vernementales, moins par la loi que par les mœurs, le parti pris raisonné de ne lui laisser aucune part dans la direction de notre civilisation, de donner en toute chose la préférence à l'Aryen'1'. »

 

(p.66) Dans plusieurs villes d'Allemagne et d'Autriche, on édicté déjà des mesures d'exclusion des Juifs de certaines fonctions publiques. Picard est le conces­sionnaire exclusif pour le territoire belge de la croi­sade européenne contre « la race de vipères ». Cette affaire capitale pour le destin de la civilisation occupe toutes ses pensées, mobilise toute son éner­gie, marque fondamentalement sa conception du droit, de la justice, du socialisme, de la littérature, influence ses rapports sociaux. La législation anti­juive qu'il propose comme solution de la question juive sera un jour adoptée, complétée et exécutée par le IIIe Reich puis par la France de Vichy. La « restitution » des fortunes juives européennes s'effectuera avec une efficacité qui l'eût sûrement réjoui. Il vivra longtemps, mais pas assez pour assis­ter au triomphe des idées pour lesquelles il a com­battu durant quarante ans. Il est mort en 1924. Il s'en est fallu d'une quinzaine d'années.

 

Picard l'« incompris »

Comment ces livres sont-ils reçus par ses contemporains ? Fort bien par la plupart. Au bar­reau comme dans les milieux artistiques, l'antisémi­tisme est une des choses les mieux portées. Il y a un antisémitisme mondain, comme on dit de l'alcoolisme. (p.67) Jules Destrée, Léon Hennebicq qu'il a for­més, même Verhaeren partagent son mépris des Juifs. Ils ne sont donc ni surpris ni troublés par cette nouvelle preuve de la puissance créatrice de leur Maître glorieux. Quelques-uns trouvent qu'il exa­gère, que l'histoire du Jésus aryen aux yeux bleus frise le ridicule. Le gêneur professionnel a sans doute été un peu loin. Mais il n'y a pas là vraiment de quoi fouetter un antisémite. Certains sont fran­chement outrés par les divagations chrétiennes du jurisconsulte. Le père jésuite Delattre prend la peine de publier une réfutation sérieuse des « thèses » bibliques de Picard W, qui répond par des invecti­ves. Au Parti ouvrier belge, où il y a certes des anti­sémites, le racisme de Picard en irrite beaucoup. Emile Vandervelde, président du Bureau socialiste international et président du parti à partir de 1890, déteste l'antisémitisme. Il est profondément choqué par les écrits de son « camarade ».

 

(p.68) L'antisémitisme racial, exaltant la supé­riorité de la race aryenne, création originale de l'Europe des années 1880, dont Picard s'est fait le champion effréné, est celui-là même qui a constitué la source des doctrines nazies, celui-là précisément qu'on entendait en 1945.

 

 

(p.74) /Affaire Dreyfus/

Georges Dreyfus parle d’une âme immonde. Jean jaurès regrette qu’il n’y ait pas eu de condamnation à mort.

 

(p.78) /Il entretient une liaison passionnée avec Judith Cladel, juive par sa mère./

Cet amour de vieillesse révèle une curieuse duplicité du personnage. Judith Cladel a légué en 1944 la correspondance amoureuse de Picard à la Bibliothèque royale de Bruxelles en exprimant le souhait qu'elle fût publiée. La publication n'a pas eu lieu. La perte pour les lettres belges n'est pas consi­dérable. Mais comment cette jeune juive, intelli­gente, sensible, femme de lettres, a-t-elle pu consen­tir à devenir la maîtresse d'un vieil antisémite, vociférant sa haine des Juifs et son dégoût des femmes juives, « chair à fornication » ? Peut-être croyait-elle que ce n'était que de la littérature. Et lui, comment a-t-il pu accepter de se faire enjuiver ? On sait que tout antisémite a son bon Juif qu'il exhibe pour faire reluire sa conscience, comme on fait reluire ses chaussures. Pourquoi pas sa bonne Juive ? Fraîche de surcroît. Comme dirait Tartufe, pour être antisémite on n'en est pas moins homme. Il y aura d'autres exemples de mésalliances de ce genre : Drieu La Rochelle qui a couvert la femme juive de ses vomissures littéraires, a épousé une riche Juive. Le sexe n'est décidément pas raisonnable. Picard ne s'est pas expliqué sur sa « forfaiture raciale ».

 

(p.84) Dans de nombreuses villes d'Europe, et notam­ment à Bruxelles, ont lieu des manifestations de soutien à l'action de Zola pour la vérité et la justice. En février 1898, l'auteur de Germinal comparaît devant les assises de la Seine, pour offense au con­seil de guerre. Il est condamné à un an de prison. Le palais de justice retentit de « À mort Zola ! » et de « Mort aux Juifs ! » Après cassation, il est renvoyé devant la cour d'assises de Versailles, mais il s'enfuit en Angleterre avant le verdict. De violentes mani­festations antisémites se produisent partout en France. Drumont est élu député d'Alger en mai 1898. Un groupe antisémite se forme à l'Assemblée nationale.

 

(p.89) Picard (…) se méfie de l'internationalisme prolétarien. Il ne chante pas l’Internationale, mais la Brabançonne. Il appar­tient, selon lui, à chaque nation de régler son propre problème ouvrier. D'autre part, il ne le répétera jamais assez, pense-t-il, la question juive n'est pas une question sociale mais une question raciale, un problème biologique. Les Juifs dans leur ensemble, riches ou pauvres, ouvriers, commerçants, écrivains ou avocats, forment une race inférieure dont la pré­sence dans les nations aryennes met en péril l'inté­grité physique et morale de la société aryenne. C'est une illusion funeste de croire qu'il puisse exister entre ces deux races antagonistes des valeurs com­munes.

 

(p.93) Peu après avoir fait connaître sa conception de la justice, il est élu bâtonnier des avocats à la Cour de cassation.

 

Un antisémite doublé d'un parfait goujat

C'est en 1898 qu'il publie L'Aryano-sémitisme afin que nul ne puisse douter que ses convictions demeurent inébranlables. C'est la répétition quasi littérale des livres précédents : la Patrie est en dan­ger, il faut empêcher les Juifs de corrompre la Nation (…).

 

(p.101) L'essentiel, c'est la Race, « facteur dominant de l'activité humaine » et « Moteur » de l'évolution juridique W. Picard se fait grave. Il expose à ses étudiants sa grande théorie raciste du Droit. Le « Monogénisme ou Humanisme », cette concep­tion de l'Unité absolue de l'Humanité, suivant laquelle les « individualités seraient raciquement fongibles », est une « doctrine anémique » et fausse. La théorie égalitaire des droits de l'homme et du citoyen est une tromperie. La vérité, c'est le « Polygénisme » : une humanité divisée en « ensembles raciques irréductiblement différents sur les plans physique, mais surtout cérébral, cervical w ».

« Les races sont sur la terre immuables comme les chaî­nes de montagnes M ».

« Le Droit est un instinct ethnique. Une nation suinte, sue son Droit, l'émane comme une fleur son parfum. Le principal de l'essence du Droit est dans les âmes ou, plus exactement, dans la Biologie humaine'4' ».

 

(1)      Les Constantes du Droit, p. 206.

(2)      Le Droit pur, p. 303.

(3)      Les Constantes du Droit, p. 150.

(2)   Le Droitpur, p. 305, p. 152.

 

(p.102) Seule la race supérieure, c'est-à-dire la race aryenne, « indéfiniment progressive, inépuisable­ment inventive, irrésistiblement colonisatrice, fon­cièrement idéaliste » est capable de produire un Droit supérieur. Elle a le devoir de le protéger contre les intrusions des races inférieures. En parti­culier, contre le Juif qui, mêlé en parasite aux civili­sations aryennes « corrompt, dénature leur Droit en l'utilisant pour pratiquer l'usure, l'expropria­tion, la spéculation en Bourse W », accaparer des richesses et finalement dominer la Nation dont il a sucé le sang.

À l'heure où Mussolini accède au pouvoir en Italie, trois ans avant qu'Hitler, dans sa prison de Munich, ne commence la rédaction de Mein Kampf, Edmond Picard professe dans une université belge les conceptions du droit qui constitueront les fon­dements de la légalité national-socialiste. Il ne le sait pas. Mais ses étudiants, eux, qui grâce à lui en savent plus sur la race que sur le droit, verront. Ils pour­ront apprécier la grandeur de son enseignement. Ils verront les cours et tribunaux de l'Allemagne nazie ordonner la stérilisation de trente-cinq mille personnes pour sauver la santé génétique du peuple allemand, ils assisteront de loin à la Nuit de Cristal, ils connaîtront à la solution finale de la question juive qui fut le tourment de leur professeur.

 

(p.103)

Un hommage à Picard

1901. Pour fêter le soixante-cinquième anniver­saire du grand jurisconsulte, le barreau tout entier organise une manifestation d'hommage au palais de justice. Ils sont tous là : ceux qui l'idolâtrent, ceux qui l'admirent pour sa célébrité et pour la quantité de ses écrits, ceux qui le détestent pour sa forfante­rie, sa suffisance et sa cuistrerie, ceux qui le mépri­sent pour ses idées. Mais tous sont là pour faire ou entendre son apologie. Personne n'aura l'imperti­nence de déroger à la règle. Des messages de sym­pathies sont lus : James Ensor : « Je salue le géné­reux défenseur des artistes » ; Auguste Rodin : « Je m'associe à l'hommage somptueux que vous rendez à Edmond Picard, homme grand, d'action, d'intel­ligence, bienfaisant, juvénile » ; Maeterlinck : « Je joins ma voix aux mille voix qui vous acclament. »

Représentants des barreaux, de la magistrature, des universités, du monde politique, écrivains, artistes se succèdent à la tribune durant des heures : le premier président De Le Court, Me Clunet du barreau de Paris, Jules Destrée, Constantin Meu­nier, Verhaeren. Vandervelde, qui ne supporte pas l'antisémitisme et le nationalisme de Picard, doit, lui aussi, se conformer aux bons usages. L'émotion étreint toute l'assistance, les gorges sont serrées, les yeux sont humides, les lèvres tremblent. C'est un génie que l'on salue. On lui décerne un florilège des lieux communs de l'hagiographie, un formulaire exhaustif des compliments et des flatteries de cir­constance, un dictionnaire des idées reçues du dis­cours élogieux.

 

(p.104) On évoque l'homme « incomparable » qui a su « illuminer les abîmes obscurs », l'infatigable « semeur d'idées », l'âme « impitoyable à l'injus­tice », les pages « impérissables » de son œuvre gi­gantesque, son sentiment « hautain et intransigeant de l'honneur », sa fécondité « déconcertante », son combat pour un « Droit plus humain », les « idées bienfaisantes » qu'il répandait, P« artiste du droit », l'« implacable combattant » de la justice, etc. Après un beau discours de Camille Lemonnier, Picard se lève pour annoncer d'une voix émue la création de la Libre Académie de Belgique destinée à la fonda­tion d'un prix qui portera son nom M. La salle en­tière, debout, l'acclame interminablement.

Au lendemain de cette journée, le semeur d'idées envoie à son éditeur sa dernière production : Le droit et sa diversité nécessaire d'après les races et les nations.

 

(p.105) /« Jéricho », une pièce écrite par Picard/

(p.107)

Traduite en allemand, cette pièce du renouveau théâtral aurait sans doute remporté un grand succès sur les scènes du IIIe Reich. Elle impressionne les avocats bruxellois, à telle enseigne que le Jeune Bar­reau en reprend les éléments les plus saisissants pour composer sa revue annuelle du 24 novembre 1902, une pièce judiciaire en un acte : Les Boers Graves. Parmi les personnages : un « homme à la pipe, le vieux Jacob, youtre » et son fils, « le petit Zabulon, youtriquet ». Le vieux « youtre » traverse la scène en bêlant : « Jéricho, Jéricho ! » Et le barreau rit.

 

Que reste-t-il de son œuvre ? (…) Son nom susbiste encore, au titre de fondateur, sur l’en-tête du ‘Journal des tribunaux’. Son buste de marbre se trouve toujours au palais de justice de Bruxelles, parmi les bustes des anciens bâtonniers du barreau de la Cour de cassation. Les avocats de la Cour de cassation s'honoreraient en prenant la décision d'enlever de ce lieu la statue d'un homme qui est indigne d'y figurer, ayant passé sa vie à bafouer les principes de justice et à instiller dans les esprits une idéologie qui a fait le malheur de l'Europe.

(p.111)

Après sa mort, ses admirateurs ont tenu à perpé­tuer sa mémoire par des cérémonies d'hommage au palais de justice. Le bâtonnier Léon Hennebicq, son héritier spirituel, et son successeur à la direction de la rédaction du Journal des tribunaux, a entretenu le culte jusqu'à sa propre mort, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Auteur d'un article intitulé « La race et le droit (1) », il a jusqu'au bout assumé, avec la même véhémence, les convictions antisémites de son maître, pas plus troublé par la situation des Juifs dans l'Allemagne nazie que quarante ans plus tôt par l'affaire Dreyfus. En 1938, il publie dans le Jour­nal des tribunaux un communiqué furieux pour annoncer que la cérémonie en l'honneur de Picard a dû être remise par crainte d'incidents. Il ajoute qu'elle aura lieu ailleurs, « dans le calme et la dignité que le Palais ne peut plus offrir à ses mânes ».

 

(1)   J.T., 1896.

 

(p.113) Le nationalisme, fondé sur un désir de pureté, développe une volonté de purification ethnique. L'antisémitisme, c'est la mobilisation des instincts les plus bas. Edmond Picard a choisi, en pleine pos­session de ses facultés, de prostituer son intelligence à son instinct. Voilà comment un homme de culture devient antisémite. Il a exécuté, sa vie durant, un one man show qui pourrait s'intituler, le rideau étant tombé : Le crétin magnifique.

 

(épilogue)

Edmond Picard, jurisconsulte de Race

Edmond Picard a été l'une des personnalités belges les plus considérables de la seconde moitié du XIXe et du début du XXe siècle. Né en 1836, mort en 1924, il a bruyamment occupé le devant de la scène dans tous les domaines de l'activité sociale, intellectuelle et poli­tique. Avocat à la Cour d'appel de Bruxelles et à la Cour de cassation, bâtonnier, professeur de droit, écri­vain, dramaturge, sénateur, journaliste, il a reçu tous les honneurs. Les milieux judiciaires ont continué à célébrer, mais avec une étrange discrétion, la mémoire du « grand jurisconsulte ».

Cette figure illustre est entourée d'une zone d'ombre qui dissimule l'essentiel. Edmond Picard a été le plus furieux antisémite de son époque. Il fut le Drumont belge. Il a propagé pendant 40 ans, avec une ferveur maladive, les théories racistes qui constitueront le fon­dement du nazisme. Élu sénateur socialiste, il a exalté un nationalisme absolu, celui-là même qui nourrira les fascismes européens du XXe siècle. Il s'est affirmé socia­liste national avant que d'autres n'inversent l'ordre des termes.

C'est cette imposture que l'auteur de cet essai voudrait démasquer. Non pas pour le vain plaisir de briser une ancienne idole, mais parce que la structure intellec­tuelle et morale de ce personnage « exemplaire » peut aider à comprendre comment est né l'antisémitisme moderne.

 

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antisémitisme à Liège en 1941 (sous l'Occupation)

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RTB"F" radio - antisémitisme - Les Youpins d'abord (Armand Bachelier)

Dans les années 1980, la RTB"F" radio n'a pas hésité à difuser une chanson d'Armand Bachelier, correspondant pour la RTB, intitulée "Les Youpins d’abord".

Il la chanta sur l'air "Les Copains d'abord", de Georges Brassens...

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07/04/2010

2009 - Télépro 12/12 - A.L. (Olne) dénonce l'antisémitisme de propos concernant l'érection du mur entre Israël et la Cisjordanie

2009Télépro1212

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2009 - LSM 05/09 - Simenon antisémite, a écrit 17 articles sur le "péril juif"

2009LSM0509a

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2009 - LS 02/12 - FGTB, Anne Mottart, Jamal Ikazban (PS) antisémites

2009LS0212b

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2009 - Le Vif 16/11 - Philippe Moureaux (Bruxelles), fransquillon antisémite

2009LeVifb1611

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